Utopia, mon amour !

Courrier reçu de Bernard et Véronique.

Mais que se passe-t-il encore dans ma bonne ville d’Avignon ?
Mon vieux pote avec qui j’écumais vos salles à leur ouverture, il y a plus de quarante ans, vient de m’en annoncer une bien bonne : l’épatante promenade qu’il avait l’habitude de faire en famille pour accéder à Utopia et à la Manutention est aujourd’hui interdite dès la tombée du jour sur décision municipale pour préserver un peu plus qu’un carré de pelouse que des chiens indigents et mal intentionnés grattèrent une nuit sans lune pour enterrer leur os. On hésita paraît-il : fusiller douze chiens otages à la SPA ou fermer le passage. On ferma le passage . « C’était pourtant merveille, m’écrivait-il, au coucher du soleil, nous qui sommes depuis des lustres accablés de laideur aux entrées de nos zones industrielles de se rincer l’œil en longeant la muraille du Palais des Papes, joli prélude au plaisir que l’on peut prendre à fréquenter ensuite ce cinéma en tout point exceptionnel lui aussi…

Alors, bien sûr, je signe votre pétition des deux mains tant je vous dois, en ce qui me concerne, bien plus qu’une signature. En témoigne, en forme de clin d’œil amical, cette petite anecdote qui dit tout sur l’attachement que nous portons à ce cinéma. 

 http://www.cinemas-utopia.org/U-blog/avignon/public/388/ne_regardez_pas_la_camera.jpg

Lourdes et ses miracles (Jean Rouqier - 1955)

C’était à une séance de dix-huit heures, une fin d’après midi pluvieuse d’automne, il y a quelque quarante ans, une séance que je n’oublierai jamais, et pour cause… à l’affiche, un de ces films dont on se demandait à l’époque de quel chapeau vous pouviez les sortir. Il s’agissait ce jour-là, de Save the tiger. Ébloui, je me souviens de tout : du titre, du réalisateur, John J Avildsen, de l’acteur principal Jack Lemon, de la jeune fille, jamais revue depuis, qui lui donnait la réplique et du fossé incroyable qui séparait leur génération. C’était l’histoire d’un petit patron, tailleur de mode, partagé entre loyauté au rêve américain et tentation de tricher pour sauver sa boutique et son personnel. Un homme aussi perdu dans l’Amérique de Nixon que ces derniers tigres pour lesquels un inconnu dans une station service l’invitait à signer une pétition…

Nous étions deux dans la salle. Moi, à ma place habituelle, au fond, à droite en bordure de rangée pour étendre mes jambes. Elle, à l’extrême opposé à gauche dans les premiers rangs. Le caissier qui nous avait vendu nos deux places avant de monter en cabine pour démarrer la projection vint nous dire deux mots sur ce film qui lui tenait particulièrement à cœur. Puis, il nous invita à nous rapprocher pour en parler plus aisément après. Ce que je fis illico, un peu bravache, malgré ma timidité naturelle.


La suite, de manière surprenante s’inscrivit dans un registre d’état civil après une conversation sur le film qui dura plusieurs heures dans ce café de la rue de la République, disparu depuis… il s’agissait, je crois, du Régina. 
Celle qui était ainsi devenue ma femme et moi quittèrent Avignon trois ans après, pour y revenir régulièrement voir mon ami qui, lui, avait fini par s’y établir définitivement. Mais jamais, à ma grande perplexité, dans les villes parfois bien plus importantes dans laquelle m’expédia bon gré mal gré mon entreprise, je ne pus retrouver en matière de cinoche quelque chose qui ressembla à Utopia et à sa gazette. La chose m’intriguait d’autant plus que mon vieux pote continuait chaque mois à m’expédier fidèlement la nouvelle gazette dans laquelle il était souvent fait mention de rapports parfois compliqués avec la mairie qui ne donnait pas vraiment l’impression de comprendre ce qu’apportait à Avignon cette bande d’utopistes qui nourrissaient son rayonnement… Un jour, au cours d’un de mes déplacements pour placer ma camelote, je fis la connaissance d’un élu à la culture d’une ville du nord où question cinoche, c’était pas vraiment la joie. Lors d’une réunion, je lui fis passer la gazette. Après l’avoir feuilleté, il m’annonça tout de go que cela coûterait trop cher en investissement et en fonctionnement pour sa ville, puis, il ajouta devant mon étonnement qu’il ne fallait pas compter sur un opérateur privé pour faire ce type de programmation. La chose me laissa perplexe puisque, sauf erreur de mes sens abusés, j’avais bien vu et profité pendant des années d’un tel équipement où il n’avait, me semble-t-il, jamais été question de subvention ou d’argent public. Il me parla alors de la salle de Montreuil dont le cinéma lui semblait pouvoir être comparé à celui que je lui décrivais : dans cette ville officia pendant longtemps un maire communiste. Celui-ci jugeant essentiel la présence d’un cinéma d’art et essai dans sa ville décida il y a quelques années d’abandonner les trois petites salles municipales existantes pour en créer de nouvelles dotées de toutes les qualités techniques et même un peu plus, un temple du cinéma en quelque sorte… L’investissement, sur fonds publics, grimpa jusqu’à 23 millions d’euros et reçoit en sus chaque année des subventions pour son fonctionnement, sans que la structure qui l’anime n’ait eu à participer au financement des travaux. Je croisais par la suite bon nombre de cas de ce genre et les exemples pullulent. 

Alarmé par les chipotages en cours, mon vieux pote, en bon démocrate qui suit de près ce qui se passe dans sa cité, m’adressa il y a quelques jours, en plus de la gazette, le communiqué de presse de la ville d’Avignon sur cette histoire fumeuse de passage ouvert/fermé. La mairie y confirmait en tête de gondole que je n’avais pas rêvé et que ce cinéma de l’impossible, selon la doxa des élus nordistes existait bel et bien en Avignon depuis des décennies sans qu’il en ait coûté le moindre sou au contribuable ni en investissement, ni en fonctionnement. Mais bizarrement, comme s’il s’agissait de faire passer sa décision de limiter le passage vers la Manutention, la ville se montrait mauvaise joueuse en grinçant petitement que l’ensemble du bâti ne lui rapportait que 106 euros par mois et que fatalement, à ce prix-là, Utopia avait été gâté par la Mairie. Elle semblait ignorer ainsi le principe même du bail à construction dont le fondement est de considérer que la construction et l’entretien du lieu par le preneur vaut loyer : la mairie au bout du bail ne perd nullement la propriété du local mais au contraire le récupère sans débours en parfait état de marche. De plus elle a permis à sa cité de bénéficier d’une activité culturelle hors pair sans débourser un seul kopek public… Alors, à vu de nez de citoyen concerné par la culture et fort de mon observation de ce qui se passe sur l’ensemble du territoire, je ne suis pas sûr que cent ans d’activités culturelles reconnues par tous sans un sou d’argent public à la clef, ce soit la plus mauvaise affaire que vos élus aient pu faire… 

Les bras me sont tombés en lisant ce communiqué, preuve que la ville n’avait pas compris grand-chose au film, en affirmant audacieusement avoir apporté des financements publics à toutes les autres salles du centre ville (ne distinguant pas ainsi les salles généralistes  du travail d’Utopia) et à son combat victorieux contre l’ajout de deux salles dans un deuxième multiplexe qui avait fait son nid dans une commune limitrophe d’Avignon. 
Moi qui ai suivi de très près les activités de la mairie dans les années 90, je me souviens très bien que c’est le maire de l’époque qui avait installé un des premiers multiplexes français au sud de la ville et porté un vieux coup supplémentaire à l’équilibre économique et humain d’une ville qui, peuchère, n’en avait guère besoin. Elle qui avait déjà vu, dans une proportion supérieure à toute autre, sa périphérie particulièrement dévastée par l’intrusion massive de la grande distribution… l’exil extra-muros de la dernière exclusivité commerciale du centre ville qui allait accélérer son agonie et celle de ses cinémas. 
Sociologues, architectes, politiciens, s’alarment aujourd’hui de l’état de langueur qui s’est emparé de nos centre-villes et du paysage de désolation qui s’étend dans les périphéries. Si bien qu’au plus haut de l’État, la concertation va bon train et des aides sont en cours d’attribution aux villes les plus sinistrées, pour tenter de leur redonner quelques vitamines. J’ai même ouï-dire qu’Avignon faisait partie des heureux élus qui allaient se partager les 5 milliards d’euros alloués par Macron… 
Alors, comment ne pas avoir envie d’interpeller ces élus qui, après avoir vu fermer les cinémas de mon enfance : le Palace, le Capitole centre, le Paris, le Rio et alors qu’il ne reste plus au centre-ville que les deux petites salles commerciales du Vox et le très aimé Utopia… de leur crier, de leur dire :  quelle urgence y a-t’il à affaiblir, même sur les marges les quatre petites salles Utopia de la Manutention et toute la vie associative et culturelle qui s’y développe depuis 25 ans, en ajoutant des obstacles pour l’accès au ciné, en obligeant les spectateurs à se lancer dans un périple à travers un dédale de petites rues coupe-gorge (mon mari jure qu’il ne s’y risquerait pas tout seul la nuit !) et en nous privant tous de l’atout de cette balade miraculeuse.


Ressaisissez vous ! Prenez la mesure des choses. Cette histoire de fermeture, c’est mesquin, tout petit, ça n’a pas de sens au point qu’il me vient à l’idée qu’il y a tout de même de la malveillance derrière ce coup-là.  Ce n’est pas possible que ces élus ne sachent rien des difficultés à survivre des cinémas d’Art et Essai.
J’arrête là, surtout ne lâchez rien, on vous soutient, on vous soutiendra : À la vie à la mort ! comme disait Robert… et on propose de se cotiser pour payer aux élus un voyage d’étude autour des salles de cinéma en France, qu’ils se rendent un peu compte de la chance qu’on a d’avoir un cinéma qui ne coûte qu’aux spectateurs le prix des billets qu’il paie (et pas cher) et rien à ceux qui ne viennent pas, tout en donnant une raison de plus à ceux qui aiment Avignon d’y revenir souvent.
                    Bernard et Véronique (Véronique et Bernard)

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