Cannes, c’est plus ce que c’était !

C’est tous les ans ou presque la même rengaine. Cannes, ma bonne dame, c’est plus ce que c’était : la sélection n’est vraiment pas terrible, le palmarès est complètement naze, tout ça c’est copinage et compagnie, bref le festival part à vau-l’eau… Sauf ces deux dernières années, pour des raisons qu’on imagine aisément : en 2020, confinement oblige, il n’y eut point de grand raout cannois. Et en 2021, déplacé en juillet, le festival n’avait pas aimanté son lot de festivaliers ronchons – n’avait pas attiré grand monde à dire vrai, ce qui l’avait rendu d’autant plus agréable à notre goût : accès faciles aux projections, pas de festivités tentatrices pour nous détourner des salles obscures, le prix du jambon-beurre à peu près décent, etc., etc.

2022 ayant remis les pendules à leur place, la crise sanitaire semblant derrière nous (on espère, on espère), Cannes a donc fait le plein, plus que le plein de visiteurs accrédités, badgés, institutionnels, professionnels et occasionnels mêlés. On a vu se multiplier dans le plus grand sérieux les études et les tables rondes dédiées à la grande affaire du moment qui secoue tout le secteur : le public (vous chère spectatrice, vous cher spectateur) a déserté les salles de cinéma. À l’appui des démonstrations alambiquées, de savants graphiques indiquaient d’un côté qu’il fallait urgemment séduire les 15-25 ans, de l’autre que c’était les seniors qui ne sortaient plus de chez eux et préféraient rentabiliser leur abonnement Netflix… Tous s’accordant sur un point : l’activité tarde à redémarrer et les salles sont à la peine. Et de préconiser, pour retrouver un large public, enthousiaste et heureux, qui de vendre dans les cinémas des confiseries certifiées bio, qui d’utiliser à plein régime les « datas » aimablement mises à disposition par les utilisateurs de smartphones (collectées par ces joyeux philanthropes que sont Google, Instagram, Facebook ou Allociné) pour leur bricoler des programmations sur-mesure (beuârk !), les plus audacieux proposant même d’organiser dans le·ur·s salles de cinémas des « rencontres autours de séances « militantes » pour l’animation et la promotion desquelles les exploitants pourraient compter sur le « tissu associatif local » – on a entendu ça lors des journées de l’Association des Cinémas d’Art et Essai (attention, ce sont des punks… On leur dit qu’il y en a qui le font depuis des lustres !). Alors quoi, ça va si mal ? Pour être francs, on a connu des jours bien meilleurs. Seulement, on ne cherche pas de bouc-émissaire ni de solution miracle : on est intimement convaincus que ce sont les films qui ramèneront « le public » (vous, donc, les gens) vers les salles de cinéma – et pas les incantations, ni les lamentations, ni les soldes à répétition. Et puisqu’on y est, dans la grand messe cannoise du cinéma, qu’il y a forcément dans la grande diversité de ce qui y est montré de quoi titiller les glandes de la curiosité chez nos contemporains – mais le désir reste un grand mystère et son éveil une alchimie complexe.

C’est pas pour faire pleurer dans les chaumières, c’est pas pour frimer non plus, mais de fait, ça doit servir à ça, Cannes : une belle aubaine professionnelle en même temps qu’un sacré marathon. Des centaines de films projetés pendant 10 jours dans un périmètre ridicule (oui, c’est assez riquiqui la Croisette, même s’il faut des plombes pour s’y frayer un chemin dans la foule) – et la promesse d’y découvrir en avant-première le haut du panier des sorties de films des 10 mois qui vont suivre. On a donc entassé une dizaine de permanents venus de tous les Utopia dans une coloc’ louée à prix d’or pas trop loin du « Palais » des festivals (le marché de l’immobilier à Cannes, pendant 10 jours, ferait verdir de jalousie un marchand de sommeil du Marais parisien) et ils se sont gaiement répartis, à l’instinct, les films et les sélections.

À raison de 5 à 6 films par jour, chacun a dû avoir plus ou moins ses 30 à 40 films au compteur, ce qui fait de l’abattage ! Et même si quelques titres nous ont échappé, notre échantillon étant plus représentatif que celui du premier sondage IPSOS venu, on peut légitimement tirer un bilan assez complet : quoi qu’en disent les tristes critiques assermentés, l’édition 2022 du Festival de Cannes était réellement un très, très grand cru – la plupart des films faisant pour eux l’unanimité de notre petite coterie.

 

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Petit florilège de nos enthousiasmes, en compétition ou pas (notez, notez !), on commence sans surprise par celui qui a raflé haut la main la Palme d’or, The Triangle of sadness (qui sortira, miracle de la distribution, sous l’improbable titre français Sans filtre…), mais vous aurez aussi un jour ou l’autre la chance de voir débouler dans les salles d’autres specimens de grand cinéma : La Femme de Tchaikovski, Hi-han, Leila et ses frères, Tori et Lokita, War pony, Godland, As bestas, Nos frangins, Alma viva… Et on citera à part le discret mais extrêmement doux et beau et prometteur film tunisien Sous les figues, avec lequel on n’a pas fini de vous bassiner… On notera d’une façon générale le nombre de plus en plus élevé de films réalisés par des femmes, sacrés films, sacrées réalisatrices ! Et dans tout ça, pas un seul navet authentique certifié. Toutes sélections confondues, tous camarades utopiens mêlés, on n’a quasiment vu que du bon, voire du très bon – et fatalement quelques merveilles un peu plus merveilleuses que les autres (singulièrement nombreuses, cette année). On y reviendra en détail, au fil des gazettes et des mois à venir, c’est peu dire qu’on attend à présent fébrilement le plaisir de vous faire découvrir les 1000 et 1 splendeurs glanées ici et là. Dans les Utopia. Tout bientôt.