Circuits contre salles municipales… les bons contre les méchants ?
Par St Siméon le jeudi, novembre 8 2007, 15:07 - La vie de votre cinéma - Lien permanent
Vous l’avez sans doute lu, il se passe quelque chose au royaume des salles de cinéma. Après le ralliement des salles du réseau MK2 à la carte UGC, fait qui est finalement passé comme une lettre à la poste, sans trop d’agitation ni de remous, voilà un nouveau débat qui, lui, fait un peu plus de vagues : la décision, par le groupe UGC, de contester par voie juridique l’extension sur fonds publics du cinéma le Méliès de Montreuil. Amplement relayé par les médias et le monde artistique, le conflit entre la salle municipale et UGC est peut-être l’occasion rêvée pour repenser les politiques des villes à l’égard du cinéma et de mettre le doigt sur les ambivalences, les contradictions et les disparités d’un système qui se veut le défenseur d’une certaine idée que les pouvoirs publics se font des salles de cinéma, mais qui peut parfois aussi produire des dommages collatéraux préjudiciables à l’ensemble des salles indépendantes ou municipales. Depuis quatre mois, une association regroupant des salles indépendantes (Utopia, Pandora, l’Alhambra, Diagonal… et autres) a vu le jour. ISF (Indépendants, Solidaires, Fédérés), c’est son petit nom, a pour objectif de faire connaître la spécificité de notre travail et de nos points de vue, de mettre en commun des outils d’information et d’action pour assurer une meilleure promotion aux films que nous choisissons, et de constituer un groupe de réflexion et de propositions.
Et Utopia entre le marteau et l’enclume ?
On le sentait venir… huit ans maintenant qu’Utopia est installé à Bordeaux sans l’aide des collectivités, sans subvention de fonctionnement, sans facilité aucune. Des salles aménagées grâce au Fonds de Soutien, ce formidable système, propre au cinéma, que réalisateurs, comédiens et techniciens imposèrent de haute lutte à la fin de la deuxième guerre mondiale, tandis que le gouvernement Blum négociait avec les Américains des accords inquiétants pour le cinéma français ; ajoutons à cela l’aide sélective qui en découle, des emprunts apportés par le Crédit Coopératif avec la garantie de l’IFCIC… et rien d’autre. Pas l’ombre d’un geste de soutien du Conseil Général, du Conseil Régional, de la Ville. Utopia ne reçoit ni subvention dite d’équilibre, pas plus de subvention exceptionnelle. C’est vrai à Bordeaux, c’est vrai ailleurs. Et cette indépendance financière nous a toujours semblé le meilleur garant de notre indépendance éditoriale, de notre liberté totale de programmation, sans que nous jalousions jamais les bons gros écus distribués à nos confrères.
Et Utopia continuerait tranquille son petit bonhomme de chemin si ne pesait sur ses finances le poids d’une Taxe Professionnelle qui lui mange désormais 60% de la prime de programmation Art et Essai Recherche attribuée par le CNC au vu de l’excellence de son travail. Une Taxe Professionnelle que plus aucune salle Art et Essai ne paie en France… sauf les salles Utopia, en raison d’un effet de seuil que chacun s’accorde à trouver injuste et stupide.
Pire, cas unique encore dans le landernau de l’Art et Essai, l’administration locale nous harcèle pour le paiement d’une Taxe de Parking qui refait surface à période régulière, au gré des élections et de la variabilité des élus. Alain Juppé, après une première alerte, avait fini par la botter en touche sans que l’on sache trop bien où était passée la baballe. Le beau tramway tout neuf qui s’arrête à deux pas d’Utopia pouvait sembler, de toutes façons, rendre obsolète la demande. Or, voilà qu’après quelques récents changements à la Communauté Urbaine, où la gauche a remplacé la droite, la bête fait à nouveau surface, ce 4 octobre : « en votre aimable règlement »… 266 505 euros ! Une somme qui, on s’en doute, risque bien d’avoir raison de notre peau. Pourtant, de la droite à la gauche, tous, bien obligés, se félicitent de l’exceptionnel travail d’Utopia pour pas un rond : deux à trois débats chaque semaine, un travail constant en direction des scolaires, des animations permanentes, un petit journal tiré chaque mois à 50 000 exemplaires qui se faufilent partout… on nous honore de médailles et de signes de besoin pour vanter l’essor culturel de la ville… Le travail de rénovation de l’église Saint Siméon où s’est niché Utopia a été si bien fait que l’Office de tourisme l’a inscrit sur le circuit des beautés patrimoniales à visiter.
L’une et l’autre taxe nous ont valu bien des entrevues, bien des rendez-vous, depuis plusieurs années, mais si tous déplorent l’absurdité de la loi et l’injustice de la chose, personne ne bouge le petit doigt. La solution est pourtant simple : si l’on ne peut tordre le cou à des textes injustes, que l’on attribue à Utopia une subvention équivalente aux sommes versées, la loi Sueur le permet : à 500 mètres de là, le Jean Vigo, salle unique, reçoit 200 000 euros annuels de subvention de fonctionnement, soit 1,5 millions d’euros depuis l’ouverture d’Utopia en 99. Dans la même zone de chalandise, le Jean Eustache, concurrent d’UGC et Gaumont pour les films porteurs et d’Utopia pour les films Art et Essai, vient de se voir ajouter, pour 9 millions d’euros de fonds publics, deux salles supplémentaires et reçoit depuis toujours de solides subventions de fonctionnement sous des formes multiples… Même le multiplexe Megarama de la Gare d’Orléans n’a manqué ni de fonds européens (2,5 millions d’euros), ni de fonds DRAC, ni d’exonération de charges sociales (pendant les 5 premières années de fonctionnement), ni d’exonération de taxe Professionnelle, ni de soutiens divers, prouvant ainsi que lorsque les élus veulent, il y a toujours une solution à la clef, y compris pour des salles très loin du label Art et Essai Recherche…. Sans doute se souvient on aussi du défunt Festival au Féminin qui croqua en pure perte pendant 4 ans 1,7 million d’euros.
En Aquitaine, les élus se félicitent d’avoir une politique formidable de soutien au cinéma : prise en charge des travaux de création de salles, subventions d’équilibre, en passant par les multiples dispositifs et festivals qui fleurissent partout, sans oublier Aquitaine Image Cinéma, les interventions de la région dans la production etc. Les moyens déployés sont énormes et, seul à ne bénéficier d’aucun soutien, n’est-il pas paradoxal que le petit Utopia s’apprête à jeter l’éponge, faute de pouvoir échapper à des taxes trop lourdes qu’il est seul dans sa catégorie à payer ?
Pour Utopia, qui s’égosille en vain sans parvenir à se faire entendre, le conflit entre UGC et les cinémas municipaux, dont la presse nationale s’est fait l’écho, a au moins le mérite de poser quelques questions fondamentales sur les différents statuts des salles de cinéma, leurs subventionnements, leur accès aux films : aides publiques, initiatives privées… Le conflit actuel est révélateur d’un malaise qui couve depuis longtemps, qui remonte de façon récurrente dans les débats sur le classement Art et Essai des salles, pourrit les relations entre professionnels, nourrit les jalousies et les haines, sourd dans les commissions où les intérêts particuliers s’affrontent autour des mêmes protagonistes. Force est de constater que, s’il est donné beaucoup à certains, d’autres ne vivent que par leur travail et le soutien fidèle et assidu des spectateurs, puisant dans le Fonds de Soutien et les subsides du CNC le nerf exclusif de leur incessante guerre. Car c’est bien de guerre qu’il s’agit, et elle ne peut qu’empirer si une clarification des rôles des uns et des autres n’a pas lieu, si une politique claire n’est pas énoncée.
Le cinéma Jean Vigo, qui trace à Bordeaux son sillon spécifique sans empiéter sur le territoire des autres et cultive des relations harmonieuses avec Utopia comme avec UGC, suggère dans son dernier éditorial la mise en place d’une charte…
Quels critères pour l’intervention des pouvoirs publics ? Pourquoi ces inégalités de traitement qui font que des salles en milieu « favorable » sont lourdement aidées sans qu’une exigence qualitative ne vienne en contrepartie ? Pourquoi des salles qui font un travail extraordinaire dans des conditions difficiles n’ont jamais le moindre soutien ou purement symbolique ? Les fonds publics peuvent-ils contribuer à l’implantation de multiplexes au prétexte qu’ils sont « indépendants » ?
Les subventionnements publics doivent-ils se contenter de nourrir un peu plus le marché des films porteurs américains en VF et des films porteurs français ou doivent-ils soutenir une politique culturelle destinée à élargir sans cesse le public des films de qualité, favoriser leur pénétration en profondeur et sur la durée, conforter une politique de valorisation des auteurs, représentant une alternative réelle à la main mise des circuits sur le cinéma ?
L’éducation à l’image ne commence-t-elle pas par l’image donnée à la salle par une programmation cohérente, comme un signal fort donné aux spectateurs et aux jeunots en particulier? Que dans l’agglomération bordelaise le Jean Eustache, à l’instar de bien d’autres salles subventionnées, fasse son lard de Pirates des Caraïbes 2 et 3, Spiderman 3, Transformers, 99 francs et autres productions ouvertement commerciales… ne donne-t-il pas argument à UGC, qui de son côté ne se prive guère de piocher dans le rayon Art et Essai une meilleure image et une justification supplémentaire à une carte illimitée aux effets pervers prévisibles depuis son origine et qu’il est bien tard maintenant de déplorer ?
Si UGC s’en prend aux salles municipales, UGC n’est pas tendre non plus pour les salles réellement indépendantes : à Bordeaux, UGC Ciné Cité drague jusqu’au plus petit poisson art et essai, et quand un distributeur n’accorde qu’une copie à la ville, il n’est pas rare qu’elle soit réservée au mastodonte. Et comment en vouloir aux distributeurs de ne pas oser contrarier la bête en province, alors qu’ils ont absolument besoin d’UGC pour sortir leurs films à Paris ?
Les salles municipales se plaignent de l’hégémonisme d’UGC et crient haro quand UGC défend sa position à Montreuil… mais quand elles mêmes peuvent peser de leur poids dans les commissions (et la chose est particulièrement sensible en province), n’ont elles pas parfois le même comportement que le monstre désigné? Ainsi, lors de son implantation à Tournefeuille, ville de 20 000 habitants dans la banlieu de Toulouse, Utopia a dû réduire la voilure et s’en tenir à 4 salles et 470 fauteuils, en raison du lobbying des salles municipales de l’agglomération, qui redoutaient que 150 fauteuils de plus consacrés à une programmation exigeante ne les fragilise. Nos spectateurs, à Tournefeuille, sont aujourd’hui bien placés pour savoir combien il est difficile d’entasser plus de 280 000 spectateurs par an dans 470 fauteuils. Preuve que les choses méritent analyse plus fine, Utopia a, par ailleurs, amplement pétitionné pour que son « concurrent » direct l’ABC, à Toulouse, une salle à la ligne éditoriale claire comme le Jean Vigo, ait les moyens publics de rénover ses salles, faisant même « carte d’abonnement commune » pour affirmer l’importance de la solidarité entre salles de même orientation, et inciter les spectateurs à faire le choix des alternatives… Même UGC, dans ce cas d’espèce, n’a rien trouvé à redire.
Pour le moment, tandis que la salle municipale du Méliès à Montreuil rêve d’extension sur fonds publics (1100 fauteuils, à quel coût et pour programmer quel type de films ?), Utopia, salle indépendante à Bordeaux, doit se battre pour arracher une simple exonération fiscale que nous n’avons paraît-il « aucune chance d’obtenir ».
Peut être est-il temps, le Jean Vigo a raison, et avant que le conflit ne dégénère vraiment, de tenter une vraie négociation pour que l’on en finisse avec tant d’injustice et de parti pris. Jouons cartes sur table, chiffres au clair, en faisant participer pour une fois ceux qui sont constamment écartés des concertations, et pour commencer, tous ensemble, tous ensemble, sacrifions à la campagne d’exorcisme civique initiée par notre président en participant à une lecture publique de la lettre de Guy Môquet Vendredi 7 décembre à 18h dans le grand hall de la CUB…
Dernière minute :
Vincent Feltesse, le tout nouveau président de la CUB, est bien le premier, depuis 5 ans, à chercher vraiment à régler notre problème de taxe professionnelle : on vient d’apprendre qu’il a fait procéder à la rédaction d’un amendement législatif, qui serait porté par Michèle Delaunay et/ou Alain Rousset lors des délibérations de novembre à l’Assemblée nationale, pour la loi de finances 2008… À suivre donc dans la prochaine gazette…
TAXE PROFESSIONNELLE (l’effet de seuil) : une salle qui réalise une moyenne de 4999 entrées hebdomadaires, au prix moyen de 7 euros, qui vend des confiseries, passe de la pub à l’écran… et autres recettes annexes, si elle est classée art et essai, même dans la plus petite catégorie, peut être exonérée de Taxe professionnelle. Une salle qui réalise 5 500 entrées hebdomadaires, qui n’a aucun produit annexe, a un prix des places moyen de 4,75 euros en raison d’une politique volontariste d’élargissement du public des films d’art et essai, qui est classée en catégorie « Recherche » peut se voir réclamer la Taxe Professionnelle. Le palier des entrées était à l’origine plus élevé. Ce sont les commissions de professionnels qui ont abaissé le seuil, qui n’est d’ailleurs pas cohérent avec les seuils pris en compte par la loi Sueur pour l’attribution des subventions publiques : en effet, jusqu’à 10 000 entrées, les collectivités peuvent subventionner les salles Art et Essai, ce qui permet éventuellement le subventionnement de multiplexes indépendants… on marche sur la tête !
Commentaires
J'ai relu votre article après être tombé par hasard sur le droit de réponse édité par le Jean Eustache dans son programme. Je suis un habitué de Utopia, pour tout dire je ne me souviens pas être allé dans un autre cinéma à Bordeaux depuis longtemps... Mais je suis assez étonné et déçu vos attaques envers le Jean Eustache. Vous mettez en évidence des différences d’aides financières et vous avez raison de souligner ces inégalités mais vos dénonciations cèdent à cette tentation très en vogue de tirer les choses vers le bas. Vous mériteriez plus de subventions, je suis d’accord, UGC profitent de l’argent de l’état et vous trouvez cela anormal, je suis également d’accord, mais ne tapez pas sur une des rares initiatives communales louables présente sur la CUB ! Pour ma part je trouve que le cinéma Jean Eustache mène une politique honorable qui allie films grands publics et initiatives éducatives à l’attentions des enfants et des jeunes et je suis de même très content que cette structure soit soutenu par des fonds publics. Pour une fois qu’un service public est soutenu !
bon 260 000e c'est la moitié du prix de la statue de Chaban!Je propose donc de la couper en deux et de vous faire cadeau de l'autre reste à savoir quel est le meilleur morceau de cette fripouille ?
Lequel choisir?
Bon courage!