Qui suis-je ? Basco-béarnais du côté de ma mère, Limousin par mon père, un autre bout de mon identité m’est tombée sur le coin du nez un soir, alors que j’avais une dizaine d’années, entre le bœuf purée et le petit suisse : ma mère me révéla tout de go qu’une de mes aïeules était juive. Soudainement le poids d’un peuple et de sa lourde histoire est tombé sur mes frêles épaules. Apprendre qu’on est juif ou même simple descendant de Juifs n’est pas aussi anodin que la découverte d’origines beauceronnes ou picardes. Un génocide est passé par là, et on ne peut traiter la chose avec légèreté. Je ne soupçonnais rien, d’autant que dans la famille de ma mère, on risquait pas de fêter une bar-mitzvah. Tout le monde s’était converti au catholicisme jusqu’au zèle, préférant durant la deuxième guerre écouter le bon berger et se terrer derrière les rideaux vichy. Dès lors, je me suis employé très jeune à mieux connaître, comprendre l’histoire et la destinée du peuple juif. Plus tard, étudiant en histoire, j’en ai même fait mon sujet d’étude, dans le choix de mon mémoire de maîtrise puis de ma thèse : « la communauté juive d’Alexandre à l’époque hellénistique »… Tout un programme non ? Et puis l’histoire antique du peuple juif a croisé son histoire plus contemporaine dans mon petit parcours, quand j’ai participé à mes premières manifestations en soutien au peuple palestinien face à un état israélien qui, selon moi, dévoyait un idéal égalitaire et socialiste qui était pour moi à l’époque celui des origines du sionisme. Ce nouveau combat était-il contraire à mon petit bout d’identité ? Lutter radicalement contre Israël était-il un déni de ce qu’il y avait de juif en moi ? Certains camarades d’études hébraïques ont voulu me le faire croire, me classer parmi les traîtres, voire les « juifs antisémites » pour reprendre la phraséologie délirante des détracteurs de tout opposant à Israël. Jusqu’à l’apothéose, avec Yann Moix qui nous compare à des Robert Brasillach en herbe. Et je me suis souvenu que mon père, fils de résistant et qui était pourtant héritier des valeurs de la Résistance française, n’avait pas hésité dans les années 60 à combattre l’armée de son pays pour soutenir un peuple opprimé, le peuple algérien. On l’avait jeté en prison comme traître à la nation, comme terroriste. De la même façon, lutter contre le sionisme ne sera jamais, malgré les approximations de Yann Moix, un acte antisémite. Israël est un État avec une politique impérialiste et c’est cela que l’on peut combattre et sûrement pas son peuple. J’ai enfin compris que l’identité est avant tout la mosaïque de valeurs, d’émotions et d’indignations que l’on a accumulées. Par contre je me fous de mon appartenance à une nation ou à un peuple, si cette appartenance doit aller à l’encontre de ma liberté de penser. Les peuples dont je me sens proche sont les peuples opprimés qui mènent un combat légitime et juste. Et pour reprendre la mythique chanson des Bérurier Noir, « salut à toi punk iranien, salut à toi peuple kanak, etc. », au cours de nos voyages prenons tous ces identités pour construire un universalisme humaniste !
Et c’est à Utopia, après de nombreux errements professionnels, que j’ai pu trouver un havre de paix où existe cette possibilité rare de croiser sans mépris pour les unes ou les autres la multiplicité de ces identités autant dans les films que l’on présente que dans les rencontres que l’on organise. Plus que nulle part ailleurs, n’en déplaise à Monsieur Moix, on accueille indifféremment films israéliens ou du monde arabe et nos débats sont ouverts et contradictoires. Aussi selon moi, en nous injuriant et nous assimilant à des néonazis, Yann Moix ne fait qu’aller à l’encontre du but qu’il recherche : lutter contre l’antisémitisme. Car par son délire rhétorique et nauséabond, il ne fait qu’éloigner le lecteur de l’antisémitisme réel, en désignant des faux coupables.

J.J.R., Utopia Saint-Ouen l’Aumône


Utopia, objet d’un règlement de comptes ? Il se trouve que l’association des Amis de l’Humanité dont je suis le Secrétaire a été associée à la projection, en avant-première, le 17 juillet 2009, à Avignon, du film d’Elia Suleiman, Le Temps qu’il reste, objet du texte en cause. La séance a été suivie d’une discussion libre, ouverte au public, sans que le moindre épithète soit prononcé contre qui que ce soit, en dépit de la cruauté de l’histoire vécue par les Palestiniens.
Tous ceux, dont nous sommes, qui suivent l’activité d’Utopia, à Avignon et ailleurs, savent que la programmation des films, comme leur présentation, n’est inspiré par aucun racisme. La salle est réputée, dans les milieux les plus divers, pour son ouverture d’esprit, la qualité de ses choix, et la diversité de ses invités.
Une chose est de discuter telle ou telle formule, comme celles du magazine d’Utopia, voire de la désapprouver, autre chose est d’appeler à prononcer des condamnations globales et définitives visant à attribuer à l’autre partie des positions et une idéologie moralement infamantes. L’article publié dans Le Figaro rapproche les responsables d’Utopia de Robert Brasillach, collaborateur, fusillé à la Libération pour propagande en faveur des nazis. Cet excès même témoigne d’une volonté de règlements de comptes politiques, ce qui relève du débat public et non de la justice.
Comment ne pas rappeler, dans ces conditions, la longue liste de ceux, mouvements, intellectuels, journalistes, élus, artistes, syndicalistes, qui se sont vus cités en justice pour des commentaires sur la politique israélienne, commentaires invariablement qualifiés d’antisémites. L’antisémitisme, comme tout racisme, est un crime sans nom. Mais on ne peut l’invoquer, s’agissant de faits sans commune mesure avec un sujet aussi grave et une histoire aussi tragique, dans le but de faire taire la critique du comportement de l’Etat israélien. Il serait navrant qu’un lieu d’accueil, de débat, comme Utopia soit incité à ne plus jouer son rôle.

Charles Silvestre
Secrétaire des Amis de l’Humanité