On savait l’économie libérale mondialisée consacrée religion d’état, voire même planétaire depuis que le dernier trotskyste avait été pendu aux tripes du dernier socialiste. On savait aussi, en s’en moquant gentiment, que résistaient ça et là, au plus profond de nos forêts hexagonales, quelques décroissants faméliques promis à une inéluctable extinction. Mais ce dont on ne se doutait pas, c’est que la nature, cette vieille bique que l’on croyait tenir en laisse, était capable de filer un coup de main à ces traine-savate en faisant le choix le plus iconoclaste qui soit : nous faire douter du néo-libéralisme, ce miracle dont l’essence divine est de nous faire bouffer des cerises à Noël. Ainsi, pire que ces allumés de djihadistes qui nous privèrent d’avions les lendemains d’un certain 11 Septembre, ce putain de volcan islandais, et c’est pas le plus méchant, paraît-il, vient de foutre en l’air notre belle arrogance de conquistadors aéronautiques et ses pompes et ses oeuvres. Ne se cache-t-il pas en effet, derrière ce nuage volcanique, la perspective inéluctable d’un avenir sans avion ?
La paralysie du trafic aérien sur une partie de l’Europe et de la planète, pour cause de nuage de cendres islandais, nous offre ainsi une merveilleuse occasion d’imaginer ce qui nous attend, d’imaginer l’avenir dans une économie mondialisée qui veut tout transporter d’un bout à l’autre de la planète au détriment des cultures vivrières locales alors que le pétrole, menacé de pénurie, ne sera bientôt plus qu’un luxe réservé à quelques hommes d’affaire et aux chefs d’état et de gouvernement. Il suffit de réfléchir quelques instants pour mesurer, grâce à un volcan, les folies du transport aérien. Chaque jour, 20 millions de roses débarquent aux Pays-Bas avec quelques millions d’autres fleurs en provenance du Kenya, d’Ethiopie, d’Equateur ou du Brésil. Chaque jour, des raisins arrivent en France depuis l’Afrique du Sud. En France et dans les pays européens, chaque jour des haricots verts nous parviennent du Sénégal, du Kenya, en compagnie de petits pois écossés et pré-emballés. Sans oublier les tomates cerises d’Israël ou les tomates de Chine. Fruits et légumes exotiques, fruits et légumes de contre-saison prennent l’avion, les consommateurs et la planète payent le billet. Que chacun jette un coup d’oeil dans les magasins pour compter le nombre de ces produits qui ne nous atteignent que par la voie des airs. Chaque jour, des milliers de tonnes de fret, fabriqué au loin et qui ne peut pas attendre, investissent nos marchés sans que tous ces importateurs se posent la moindre question sur le gaspillage énergétique et la production de gaz à effet de serre que cela représente. Mais il est vrai que notre président vient de décréter que la préservation de la vie sur la planète n’était plus une priorité. Et voilà nos médias, micro en main, de s’interroger gravement sur les vacances gâchées, sur les files d’attente, sur les formalités de remboursement, sans préciser qu’un jour pas si lointain, il nous faudra, faute de kérosène, renoncer à nos petits voyages dans les pays de misère et à cette abondance de produits qui nous dégringolent des cieux. Où seront alors nos agriculteurs et nos artisans de proximité, réduits depuis belle lurette à la misère et à la disparition ?
Merci donc à l’Islande qui, après nous avoir fourni une belle leçon d’économie fourvoyée – ce petit pays est aujourd’hui dans une situation financière pire que la Grèce –, vient de nous servir avec son turbulent volcan un salutaire message de science-fiction.

Principe de précaution…

Sans doute y a-t-il un inconvénient autre qu’écologique à monter aujourd’hui dans un avion, celui d’y risquer sa vie. Un mien cousin travaille quelque part dans le Sud-Est à maintenir des appareils. Un travail de routine dont il m’assure que, de compressions d’effectifs en rendement exigé, en passant par la politique de dumping à la quelle se livrent les compagnies, les contrôles sont de plus en plus aléatoires. Si l’on ajoute à la chose le non respect par certaines compagnies low coast de la législation du travail et les subventions toujours en hausse qu’il faut leur verser pour qu’elles daignent desservir certaines partie du territoire, on reste convaincu qu’il vaut mieux passer ses vacances à Massat en Ariège.

L’avion, c’est tout bon…

C’est ce que pensent quelques heureux profiteurs dont on ne sera pas étonné qu’ils soient hôteliers. La suspension du trafic aérien a fait augmenter les prix des chambres dans toute l’Europe : + 94% à Milan, 67% à Berlin, 52% à Londres, 49% à Madrid, 44% à Munich et seulement 30% à Paris… Bien sûr, la majorité de ces hôtels appartiennent aujourd’hui à des chaînes… solidaires… mais pas trop…

Conseil Régional : dans la brume électrique…

On ne sait s’il faut y voir aussi une conséquence calamiteuse de l’entrée en éruption du volcan islandais… mais le Conseil Régional a décidé de voter, en séance prochaine et plenière du 28 juin, un plan de conversion à la projection numérique des salles indépendantes et de proximité d’Aquitaine. A première vue, bonne nouvelle donc, puisque nous sommes nous-mêmes une salle indépendante et de proximité d’Aquitaine, donc éligible, si Dieu et les élus veulent, au plan en question. Sauf qu’à travers l’épais nuage de cendres qui commence à se dissiper, on est en droit ou en devoir de se demander si l’idée est aussi bonne qu’elle en a l’air. Notre Conseil Régional est ainsi le premier, malgré l’avis négatif du Conseil de la Concurrence, à se lancer dans une aventure très coûteuse dont on ne sait pas trop où elle va… ou plutôt si… car le guide des aides du Conseil Régional publié sur Internet nous précise que les salles équipées le seront en 3D, ce nouveau format en relief propulsé au firmament par la production Yankee Avatar et qui fait que l’on ne voit plus le numérique que sous les traits des petits hommes bleus, bref : une attraction de foire. Laquelle fait et fera la part belle à la diffusion renforcée des sous-produits américains. Une initiative qui va certainement faire marrer Hollywood, très surprise de découvrir que chez ces très jobards de Français, l’argent public va servir à améliorer leur part de marché en France. Une opération dont on admettra qu’elle augure mal de l’avenir de cette nouvelle technologie.
Pire encore, cette « aide » du Conseil Régional va pousser des petites salles fragiles à s’endetter, sans doute pour le pire, car cette « aide » ne va couvrir qu’une partie de l’investissement. Peut-on ainsi assurer que cette « attraction de foire » est la potion magique qui va les sauver ? Rien n’est moins sûr, of course (pour causer en 3D). Moins aimable encore, l’investissement public va pousser les prix à la hausse, comme l’a souligné intelligemment la Commission Européenne, et va mettre en difficulté les petits distributeurs de films indépendants, porteurs de la diversité culturelle, qui redoutent un passage trop rapide au numérique tant qu’on n’aura pas réglé le problème des VPF… on y revient dans la prochaine gazette.