TAXE DE PARKING (suite et fin)

UtopiaTreize années au compteur que cette affaire nous collait aux basques… et nous voici enfin, ce jour de l’an de grâce 2011, débarrassés par la CUB de cette histoire de taxe de parking. On y revient une dernière fois pour les petits nouveaux, les étourdis et les cancres qui n’ont toujours rien compris au film.
Le top départ de cette histoire de taxe, simple comme un coup de fil, est donné en 1995 par un entretien au téléphone avec le créateur du « Salon jaune », un lieu culturel d’aimable mémoire à Bordeaux. Au menu de la conversation ce jour-là, l’existence en plein coeur de ville d’un bâtiment très dégradé qui ferait, malgré son état avancé de décrépitude, un fabuleux cinéma Utopia, associé à un lieu d’échanges, où l’on pourrait grignoter sur le pouce en discutant des films. Un bâtiment qui, pour l’heure, sert de repaire aux seuls chats et pigeons de la place Camille Jullian après avoir été successivement une église vendue comme bien national à la Révolution, un entrepôt des poudres et salpêtres réquisitionné sous l’Empire, une école de mousses et novices un peu trop républicaine pour la monarchie Louis Philiparde, une conserverie où l’on inventa au début du xxe la clef à ouvrir la boite de sardines et finalement, horreur et abomination, un garage puis un parking, dont les bagnoles donnèrent le coup de grâce au bâtiment. Autant dire que cet ex-église consacrée au stylite Saint Siméon était dans un tel état, malgré quelques beaux vestiges, qu’aucun candidat à sa restauration, y compris la ville et la CUB, ne s’était jamais risqué à lui rendre une nouvelle affectation privée ou publique, tant l’aventure s’annonçait porteuse de risques divers et variés.

Étrangement, ce bâtiment, dans sa détresse extrême, nous parut immédiatement familier, un peu comme si nous l’occupions déjà. Il semblait en effet nous ouvrir les bras, en héritier désigné par Saint Siméon lui-même. Notre enthousiasme, hélas, ne fut pas partagé par tous. Notre banquière du Crédit Coop, amie des chats et des pigeons, la première à visiter l’endroit avec nous, entreprit, effarée, de nous dissuader de tenter l’aventure pour sauver, sans doute, le séjour des petites bêtes. L’espoir d’être aidés par les collectivités locales au titre de la loi Sueur, une loi votée au Parlement qui autorise les collectivités à intervenir dans le financement d’une salle de ciné à hauteur maximale de 30%, nous effleura un instant : après tout, ne s’agissait il pas ici de faire d’une pierre deux coups : sauver un élément reconnu du patrimoine local et dynamiser un quartier tout en aidant une structure culturelle de qualité à naître… À notre surprise, toutes les collectivités nous éconduisirent en nous souhaitant quand même bonne chance. Réduits à nos seuls moyens, mais animés par l’esprit de Yu Kong, celui-là même qui déplaçait les montagnes à la petite cuillère, nous décidâmes quand même de tenter le diable, munis du seul viatique de notre Fond de Soutien et assistés « in fine » par notre fidèle banquière ralliée à notre cause.
Notre architecte, lancé tel un chien sauveteur dans les décombres de l’église, en revint après un moment d’effroi avec un avant-projet sommaire, qui finit par accoucher, après bien des débats, des plans du cinéma dans lequel vous évoluez aujourd’hui. Mais une surprise de taille nous attendait à la délivrance du permis de construire : l’obligation d’accompagner l’opération de la création conjointe d’une trentaine de places de parking dont on voit mal, aujourd’hui comme hier, où diable on aurait pu les caser. Il en résultait donc, dans l’impossibilité où nous étions de les installer sous l’église, que nous étions cordialement invités à verser – « en votre aimable règlement », j’adore cette expression – deux millions de francs, soit 300 000 euros en espèces européennes d’aujourd’hui qui, dans un délai maximum de dix ans, serviraient à la construction de parkings anonymes quelque part dans l’agglomération. Faut-il l’avouer, cette exigence nous sidéra d’autant plus que dans le même temps, de l’autre côté du fleuve, le futur multiplexe Megarama se voyait attribuer une gentille subvention de 2,5 millions d’euros de l’Union Européenne. Nous étions déjà prêts à fuir Bordeaux et à abandonner Saint Siméon à son triste sort quand un compromis se fit jour avec l’administration, selon une procédure un peu tirée par les cheveux : le versement des 300 000 euros se voyait étalé dans le temps sous forme d’une location à l’année par nous-mêmes et sur 15 ans de places de stationnement dans le parking de la place Camille Jullian. Cet accord un peu bancal avec la CUB, qui nous rendait locataires de places de parking ingérables et jamais occupées, nous valait permis de construire et ouvrait la voie à treize années de cinoche un peu mouvementées. Car si dans de nombreuses communes, les pouvoirs publics assistent largement de deniers du même nom les salles de ciné et encore plus les salles Art et Essai Recherche, c’est bien parce qu’il est connu de tous que l’existence de salles comme les nôtres relève du miracle associé à un sérieux acharnement, et peu nombreux étaient ceux qui pensaient qu’Utopia parviendrait à rembourser les 3,5 millions d’euros que coûta la transformation de l’église, tandis que les travaux du tramway rendaient plus que complexe l’accès au centre-ville… Comment s’étonner, dès lors, que l’on ait eu quelques difficultés à remplir nos engagements ? Notre étonnement à nous – et à ceux qui nous suivent de près – est plutôt qu’Utopia ait survécu en honorant tous ses autres engagements, y compris le versement (à la CUB principalement) chaque année, pendant dix ans, d’une lourde Taxe Professionnelle.
C’est Alain Juppé qui amorça la sortie de crise en proposant au vote du Conseil Municipal, juste avant les élections municipales de Mars 2008, une subvention d’un tiers de la dette aussitôt reversée à la CUB…
Et finalement, cette même CUB, sous l’impulsion de Vincent Feltesse, vient d’enchaîner tout récemment (lettre officielle du 24 Janvier), en nous faisant grâce du solde… Ce qui, contrairement à ce que claironnait Sud Ouest le 25 décembre dernier sous le titre « Utopia : la CUB paiera »… ne coûtait rien à la CUB, puisqu’il s’agissait purement et simplement d’annuler une écriture. Qu’aurait gagné le quartier en conservant son église en ruine avec ses colonies de souris et de chats ? Qu’auraient gagné ses habitants, ses élus, l’emploi (28 emplois directs tout de même créés pour l’occase !) et même les finances publiques ? Qu’aurait gagné Bordeaux à ce que nous renoncions à installer Utopia dans la ville parce qu’il nous était impossible dans un budget trop serré de consacrer 300 000 euros pour héberger en priorité des voitures ? Quels seraient ces élus qui laisseraient à la bagnole le soin de dicter la politique de la ville ?

On peut l’avouer aujourd’hui, si nous n’avions pas pris le risque de signer à l’époque un protocole bidon, les chats et les pigeons de l’ex-église continueraient à mener aujourd’hui joyeuse sarabande au coeur de l’édifice… Mais sans doute y-a-t-il une leçon à tirer de cette histoire : c’est qu’il faudrait veiller sans doute à ce que la loi ne s’applique pas avec la même brutalité aux promoteurs immobiliers et à ceux qui veulent apporter de la vie et de la culture au centre-ville.
Quant à ce qui vous concerne : où serions-nous aujourd’hui si vous n’aviez pas été aussi nombreux, chers spectateurs, à nous apporter votre soutien, à écrire, à vous indigner de cette taxe injuste ? Bon, allez ! On s’embrasse en ce formidable début d’année plein de musique, de beaux films, de révoltes et d’amour…

Commentaires

1. Le jeudi, mars 24 2011, 20:55 par Romain

Les soucis de l’Utopia juxtaposés à la subvention du multiplex, c’est… wow.
Mais le résultat est là. Merci pour tous ces moments de cinoche!
Depuis mes années à Bordeaux, je ne vais plus jamais au cinéma, faute d’Utopia en Normandie. Il y a pourtant un très chouette cloître des Pénitents à l’abandon à Saint-Valéry-en-Caux (je garde l’idée sous le coude)et forbidden-places.net déborde de salles en puissance.

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