CHEMINOTS

Si l’on devait par extraordinaire, un beau matin, vous fourrer un micro sous le nez et vous demander, comme à un vulgaire candidat aux présidentielles, quels sont les mots qui pourraient être gravés aujourd’hui au fronton des palais de la République, nul doute qu’il serait assez naturel que vous pensiez à Etonnement, Consternation, Sidération… Tant l’avalanche est ininterrompue aujourd’hui des calamités qui le disputent à l’absurde, au saugrenu ou à la plus franche cruauté. Témoin cette nouvelle glanée dans Presse Océan, le Dimanche 10 juillet, et qui serait tout à fait digne de figurer au firmament des imbécillités matinées d’horreur pour lesquelles on n’a plus ni voix ni mots.
Fin 1997, un cheminot alors âgé de 30 ans a été contraint par son responsable hiérarchique de rechercher sur la voie, éparpillés sur des centaines de mètres, les restes du corps de l’un de ses collègues tué par un TGV ! On imagine le « boulot », le sac plastique traîné sur le ballast qui se remplit peu à peu et le haut le coeur qui saisit notre homme à chaque découverte d’une particule humaine. Cerise sur le gâteau pourrait on dire, notre homme dut, à l’époque, creuser un trou pour enterrer, ni vu ni connu, les restes de son collègue.
Traumatisé – on le serait à moins – il ne vit pourtant pointer à l’horizon aucune sacro-sainte cellule d’assistance psychologique. Notre cheminot mijota ainsi, solitaire, alternant au fil du temps phase de dépression, tentative de suicide, insomnies… Le tout accompagné d’une prise de poids de 30 kg que son fameux responsable hiérarchique lui signalait souvent en se moquant. Il fallut attendre douze ans et le départ à la retraite du petit chef pour qu’une plainte soit déposée. On n’enterre pas un cheminot en petits bouts comme un chien, mais c’est un crime, aujourd’hui hélas, prescrit. Egaux en droits, les citoyens de notre pays ? Tribunal arbitral pour les uns avec 400 millions d’euros à la clé, que dalle pour la vie détruite d’un cheminot de l’autre.