Je vois bien que vous n'avez pas le moral…

« Si vous pensez que vous êtes trop petit pour changer quoi que ce soit, essayez donc de dormir avec un moustique dans votre chambre… »

Je vois bien que vous n’avez pas le moral… vous vous pelez les miches, votre machine à laver est coincée par le gel et les trois conserves déposées aux restos du cœur ne suffisent plus à vous donner l’impression que vous contribuez à soulager la misère du monde. La campagne électorale commence à vous déprimer ferme tant les médias de masse asphyxient nos neurones submergés de sondages débilitants, de petites phrases couillonnes et votre gniard vous consterne à vouloir à tout prix une télé 3D… Vous n’en pouvez plus, vous hésitez entre la corde et le pétard après avoir éliminé l’éventualité d’un plongeon dans la Garonne prise par les glaces. Comme je vous comprends, d’ailleurs moi-même…

Et puis hier, j’ai assisté à une réunion de militants de base d’un parti qui vise les 3% et qui prépare les élections du printemps. Manquent pas d’air, les braves ! Ils avaient froid aussi, leur chauffage central s’était répandu dans le salon et ils cherchaient dans tous les coins où ils avaient bien pu égarer le levier qui allait leur servir à soulever le monde. Tout s’écroule autour de nous, les fondations sont pourries… pas d’angoisse, qu’ils disent sans faiblir : il faut tout changer de fond en comble, refonder sur des bases solides, trouver un slogan qui tienne la route… pourquoi pas équité, liberté, fraternité… Foi de pessimiste, ces minus habens m’ont épatée ! Non contents de bosser toute la semaine dans des trucs pas possible, à enseigner à des gamins ingrats, à soigner des gens déprimés, à servir la soupe à des affamés… ils viennent passer leur dimanche matin à se chauffer le moral pour trouver la force d’aller affronter avec leurs petits bras musclés l’affreux géant Goliath qui saigne à blanc le petit peuple. Militants increvables, petits moustiques de rien du tout, je vous aime ! Vous êtes comme l’étoile au fond d’un trou du poète, la petite luciole qui couve le germe d’un monde meilleur. Vous êtes ceux par qui le printemps finit toujours par refleurir, embaumant à nouveau l’air d’un parfum de jasmin et de rose et du fond de mon pessimisme désabusé, je suis sûre que vous avez raison. Tout est question de nombre : il suffirait tout juste que tous ceux qui liront ces lignes décident de se liguer avec vous pour que les remparts du vieux monde commencent à vaciller…

Tout ira mieux demain ! Le numérique est là ! Impossible de résister davantage, la pression est trop forte, les distributeurs de films poussent à l’abandon des copies 35mm. On avait tâté la chose du bout du pied en équipant une salle depuis un bout de temps, puis une deuxième l’an dernier : voici venu le temps de nous plonger dans le bain numérique jusqu’au cou. Même si on garde trois cabines sur cinq (la 1, la 2 et la 4) équipées en 35.
Et comme on a résolu d’être positif en ces jours de glaciation, pour ne pas vous casser le moral, nous allons pour vous changer un peu prendre le bon côté des choses : grâce au numérique, voilà donc épargnés les dos des projectionnistes qui n’auront plus de lourdes bobines à trimbaler, fini les vilaines rayures noires qui ridaient les copies 35 quand elles avaient trop bourlingué, fini les palpitations de lumière qui rajoutaient parfois des ombres mouvantes sur les bords de l’écran, fini les mauvais réglages du son et de l’image qui seront désormais de qualité constante, à nous les petits films à trois francs six sous tournés par des impertinents solitaires avec une HDR full HD à mémoire flash garantie sans 3D… Bon, quoi d’autre… On a un peu la trouille, la pétoche, le bourdon… c’est une autre façon de faire, un autre métier, une autre culture qui nous tombe dessus et on s’arrache difficilement à cette bonne vieille pelloche qu’on aimait tant tripoter et qui avait un si beau piqué… Des années qu’on faisait route avec nos bons gros projecteurs ronronnants qu’on désignait par leur petit nom durant nos longs tête-à-tête. En tout cas on va se battre jusqu’au bout pour projeter en 35 mm les films du répertoire : sur cette gazette, Si Paris l’avait su, La Grande illusion, Five easy pieces… Jusqu’au jour où les distributeurs ne tireront plus du tout de copies…
On va tâtonner un peu, il va y avoir un temps d’adaptation, on fera pour le mieux… et si ça cafouille parfois, on demande votre indulgence. Sachez qu’on fera tout pour utiliser au mieux les bons côtés de cette petite révolution qui n’en est pas vraiment une, pas plus qu’elle n’est la panacée écologique que certains veulent croire… mais n’assombrissons pas le tableau : on en reparlera une autre fois. Haut les cœurs ! Et vive la géniale invention de la bouillotte…