POUR MILLE MILLIARDS D'EUROS, T'AS PLUS RIEN…

Jeter un oeil sur la presse est un exercice qui relève de l’épouvante, du masochisme, mais parfois aussi, heureusement, de la plus sidérante rigolade. Témoin cette information, glanée dans un canard dont une page orpheline, je crois quand même qu’il s’agissait du Monde, trainait dans une salle d’attente. Vous savez, ces endroits d’une tristesse infinie, meublés à la va comme je te pousse et qui semblent faits exprès pour vous préparer au pire des diagnostics. Vous l’aurez sans doute aussi remarqué, et ce n’est pas pour rassurer le patient que vous êtes, les lectures que l’on fait dans ces antichambres peu festives témoignent, à travers les magazines déployés sur un guéridon, de l’intérêt relatif que semble porter au patient un praticien pourtant chargé, un jour peut-être, de le mener avec éclat aux plus flamboyantes extrémités.

Rien de tel ce jour là. Même si ce bout de canard un peu fatigué n’était pas de la première fraîcheur, il entrait manifestement dans l’intention de notre homme en blanc de se singulariser en distillant dans son officine de la bonne humeur. En effet, l’information qui éclatait sur un quart de page avait de quoi égayer le malade le plus atrabilaire. Sous un titre clairement provocateur, Bruxelles veut savoir ce que les banques ont fait des mille milliards d’euros de la BCE, s’étalait un article qui avait de quoi couper le souffle à 99,999 % des citoyens européens, à l’exception des 0,000001% de banquiers, épouses, fils et filles de banquiers, petits fils, cousins et tantes de banquiers, qui eux, on le sait, ne manquent pas d’air. On livre ces quelques extraits de l’article à votre réflexion, tant il apparaît au fil de la lecture qu’il eût été beaucoup plus raisonnable de faire profiter « l’économie réelle », comme on dit, de l’épandage aérien sur l’Europe de ces mille milliards d’euros alors que, chose extraordinaire, il n’a pas été demandé le moindre engagement, le moindre petit bout de papier, la moindre signature à des gens dont la réputation de gangster n’est plus à faire.

On cite l’article (en italique, c’est nous qui mettons notre grain de sel) :

« La Commission Européenne entend demander des comptes aux banques sur l’utilisation des mille milliards d’euros que leur a octroyés la Banque Centrale Européenne en décembre 2011, puis en février 2012, à travers des prêts inédits à trois ans et à faible taux. Selon nos informations, Michel Barnier, commissaire au marché intérieur, a demandé au président de l’Autorité bancaire européenne, Andrea Enria, de s’intéresser (sic !) à l’usage qu’ont fait les établissements financiers de ces prêts bonifiés – de vrais cadeaux ! –. Ils devaient éviter un assèchement du crédit dans la zone euro, en permettant aux banques d’accéder à une liquidité devenue introuvable hors des guichets de la BCE, du fait de la crise de la dette, et inciter aussi le secteur bancaire à financer les États. “Qu’ont fait les banques de cet argent ?” a vaillamment lancé notre ami Andrea, poussé au cul par ses copains. « L’ont elles redistribué à l’économie réelle en prêtant aux ménages et aux entreprises ? En ont-elles profité pour se recapitaliser en mettant en réserve l’argent ainsi gagné ? Ontelles racheté des dettes d”État ?

Mystère et boule de gomme… « Cette démarche du feu-follet Andrea Enria (où va-t-il retrouver du boulot s’il bouscule trop nos banquiers ?) fait écho aux questions de la classe politique européenne sur le sens de ces prêts aux banques quand les États, interdits d’accès aux guichets de la Banque Centrale, continuent, eux, à se financer à un prix de marché souvent élevé (demandons aux Grecs, aux Espagnols, aux Portugais, aux Italiens et autres rastaquouères…).

« Mercredi 25 avril, devant les parlementaires européens – réduits au rang de potiches – Mario Draghi, le président de la BCE, a reconnu que ces liquidités n’irriguaient pas l’économie réelle aussi rapidement qu’espéré. Autrement dit qu’elles restaient planquées (dieu sait où : note de la claviste). C’est ainsi que la demande de prêts des sociétés a chuté de 30%, celle des particuliers de 43%. Interrogé par les eurodéputés, monsieur Draghi a assuré – courageusement – qu’il ferait le point prochainement sur la façon dont les banques ont utilisé les prêts de son institution.

Consulté, le gentil Andrea devra dire s’il juge (sic !) avec ses collègues « la demande d’enquête de Michel Barnier recevable. Si tel était le cas, chaque banque européenne pourrait alors se voir contrainte d’adresser à qui de droit un dossier complet sur l’emploi des prêts de la BCE. » Pas d’angoisse ! À ce jour en effet, aucun contrôle n’est prévu.

Alors… question des lamentables boutiquiers que nous sommes, à propos de contrôle : chaque année, depuis quarante ans, âge canonique d’Utopia, nous sommes tenus d’adresser nos comptes à la Banque de France pour être notés comme de vulgaires états européens. Une précaution qui permet à nos banques d’éviter de prendre des risques inconsidérés… Et nous, c’est qui qui nous protège des dérapages des banques ?