Pigeons et vautours

PigeonsBien sûr, on se l’était parfois glissé à l’oreille, mais à voix très basse pour éviter de se porter la poisse : ces présidentielles allaient-elles permettre à la gauche de se montrer, cette fois-ci, à la hauteur des circonstances ? La question, vu le merdier économique ambiant, avait en effet de quoi faire trembler dans les chaumières anti-capitalistes mais, faut-il l’avouer, le rejet de Sarkozy, de ses pompes et de ses œuvres était si fort que les dites chaumières étaient prêtes à tout, y compris à croire une nouvelle fois au Père Noël pour se débarrasser de celui qui ne nous avait rien épargné, y compris les mesures les plus vulgaires et les plus infamantes. Facile de faire mieux dans tous les domaines, se rassurait-on en fantasmant sur l’arrivée au pouvoir d’un Gorbatchev mâtiné d’un Roosevelt, lançant à la surprise générale un new deal ou une glasnost énergiques pour mettre en ordre de marche un peuple écrasé de médiocrité et privé depuis longtemps de toute espérance

Que pouvait-on craindre en effet d’un grand vent de raison et d’audace, puisque nous courons de toute façon à la catastrophe ? Un grand vent de folie démocratique qui nous aurait portés, seuls contre tous, sur les hauteurs d’un Valmy anti-libéral, comme à l’époque où l’Europe monarchique tout entière coalisée contre la République naissante, s’était fait ratatiner de belle manière parmi les moulins à vent.

Mais horreur et abomination ! On attend toujours Grouchy et c’est Blücher qui continue de pointer son vilain museau. Alors qu’au xviiie siècle finissant, la révolution défiait victorieusement l’Europe réactionnaire à Valmy, c’est devant des pigeons que se débande aujourd’hui la République. Le revirement sans gloire du gouvernement sur la taxation des plus-value des entreprises restera en effet comme un des événements les plus sidérants des six premiers mois de la nouvelle équipe exécutive. Pourtant, dans la fièvre électorale, on ne s’était pas privé de désigner le capital comme l’ennemi. Et, avouons le, il ne l’avait pas volé le bougre, vu la situation économique actuelle. Alors voilà-t-y pas qu’à la première décharge d’escopette, et dans la panique créée par ces volatiles qui sont devenus des vrais rats des villes, on remballe son paquetage et on met crosse en l’air en renonçant à taxer les gains en capitaux à un niveau se rapprochant enfin des revenus du travail.
Adieu veaux, vaches, cochons, glasnost et New-deal… une fois de plus la gauche, capable parfois de grignoter des avancées dans la vie civile, se révèle obstinément pétocharde quand il s’agit d’affronter les riches (encore que pour le droit de vote des immigrés aux élections locales, ce n’est pas gagné).
Alors certes, on objectera que ces gauchistes d’Utopia sont sans doute mal placés pour donner des leçons entrepreneuriale à ces pigeons de haut vol. Sauf que, objection votre honneur, cela fait bientôt dix ans à Tournefeuille, treize ans à Bordeaux, vingt ans à Toulouse et quarante ans à Avignon que nous gérons en SARL des entreprises, sans subvention publique, en nous acquittant sans barguigner des impôts et des charges sociales qui nous semblent hautement légitimes aussi bien qu’à bon niveau… après on peut toujours discuter des folles conditions dans lesquelles cet argent est géré.
On comprendra dès lors combien ces « pigeons », qui rêvent trivialement de compétitivité aussi bien que d’accumulation du capital, des mots que l’on entend ad nauseam cent fois par jour, nous agacent au moins autant que de voir la gauche s’effaroucher de leur vol prédateur. Mais plus que les discours poujadistes de ces boutiquiers, ce qui nous révulse plus encore, c’est leur manière bien à eux de laisser croire au pauvre peuple que le profit et sa recherche jusqu’à la boulimie sont le seul moteur du désir d’entreprendre.