Mauvais calcul !

2013 : cesser d’engraisser à mort certaines vaches sacrées de notre cinéma national…
Cela fait-il partie des bonnes résolutions du producteur Vincent Maraval * pour l’année nouvelle quand, dans une tribune publiée dans Le Monde le 29 décembre 2012, il entreprend sans ménagements de tailler un méchant costard au modèle cinématographique français, généralement considéré pourtant, dans les sphères les plus éclairées, comme le plus intelligent et le plus performant au monde. Ce qu’il est, ce modèle, même pour nous à Utopia, puisque jusqu’à ce jour, il a permis non seulement de sauver de la disparition notre cinéma national, qui fait jeu égal sur son territoire avec l’ogre américain, mais de voler même parfois au secours des cinématographies étrangères sinistrées mises à mal par la déferlante dévorante des productions américaines sur le monde.

Mais au fait, d’où sort-il ce fameux modèle et pourquoi fut-il inventé ?

Sans doute faut-il remonter aux calendes préhistoriques pour trouver trace des origines d’un mécanisme dont on sait seulement qu’il fut défendu par des personnalités comme Claude Autant-Lara, Jean Marais, Gérard Philippe, Simone Signoret… qui durent faire avaler à des exploitants de cinéma recroquevillés sur leur tiroir caisse l’idée pour le moins révolutionnaire et donc totalement incongrue de mutualiser 11% de leur recette brute pour la réinjecter dans l’économie de notre cinéma national. Une épargne forcée, et le mot n’est pas trop fort, qui prit le nom de Fonds de Soutien. Une épargne qui profite à des degrés divers depuis 1947 aux trois secteurs de notre industrie : production, distribution et exploitation.
L’initiative était culottée, mais nécessaire. Nous sortions en effet de cinq années d’occupation allemande qui avaient gelé toute programmation de films américains sur notre territoire et des centaines de ces films piaffaient d’impatience à nos portes. Cette avalanche allait culturellement tout lessiver sur son passage et précipiter aux oubliettes notre propre cinéma national qui mettrait des années à renaître de ses cendres.
On ne sait dans quel esprit chauvin – sous influence léniniste – germa alors l’idée de faire financer le renouveau du cinéma français par les dollars de l’industrie cinématographique yankee : on décida, le FMI et autres officines néolibérales n’existant pas encore, que ces fameux 11% seraient pris sur la recette brute avant tout partage entre distributeurs américains et exploitants français. C’est à dire, chers spectateurs et pour être tout à fait clairs, que sur cent francs, la monnaie du siècle dernier, 11 francs atterrissaient direct dans les caisses du CNC (Centre National du Cinéma), organisme de tutelle opportunément créé en 1942 par Pierre Laval qui fut d’ailleurs fusillé pour ce motif par les américains… euh non ! Par les Français… l’année même de la mise en route de ce Fonds de Soutien.
Vous dire que les Américains prirent bien la chose serait mentir, mais que faire ? Des rouges pur jus régnaient alors en maîtres sur des pays qui n’étaient pas encore devenus de simples marchés et faire entrer, à l’époque, un film impérialiste sur ces territoires était alors inconcevable. En Europe, les Américains avaient démoli à coup de bombardement des milliers de cinémas et l’Allemagne elle-même, le plus gros marché européen, était coupée en deux…

C’est ainsi, chers spectateurs, que depuis Autant en emporte le vent, le puissant cinéma américain contribua comme tous les films programmés en France, via ces 11%, au dynamisme de notre industrie cinématographique. Mais, ironie de l’histoire, et preuve de l’intérêt de ce mécanisme, certains films indépendants américains eux-mêmes purent voir le jour ces dernières années grâce à cette épargne forcée de notre exploitation.
Alors, n’en doutons pas, ce n’est pas à ce système que s’en prend aujourd’hui notre producteur en colère mais au dysfonctionnement à l’œuvre dans la ventilation de cet argent mutualisé qui, soulignons-le, n’a rien à voir avec de l’argent public. Des dysfonctionnements compliqués encore par un mécanisme qui fait obligation aux chaînes de télé généralistes en clair et aux chaînes de cinéma à péage de consacrer une partie de leur chiffre d’affaire au préfinancement des films français et, cerise sur le gâteau, un petit zeste d’argent, tout à fait public celui-là, s’ajoute parfois, via les régions, au montage des films.
Il n’étonnera personne, et surtout pas nous qui assistons au spectacle depuis 40 ans, qu’un tel système sans doute vertueux aux origines, aboutisse à un résultat contraire à celui espéré, à force de vouloir gagner le plus d’argent possible en usant et abusant d’une martingale convenue : la course aux stars « bankable », guère contestée par une exploitation de plus en plus soumise au développement exponentiel des multiplexes avides de rentabilité. Cette politique finit par se révéler être un mauvais calcul et l’or est en train de se transformer en plomb vil… Notre producteur furibard en sait quelque chose pour s’être fourvoyé lui-même dans quelques unes de ces opérations calamiteuses.
On reconnaîtra son courage, rare dans le cinéma, d’avoir appelé un chat un chat alors qu’il était convenu par tous de l’appeler un lapin.


* Un plan parfait ou presque…
La carrière de ce film (réalisé par Pascal Chaumeil, auteur de L’Arnacœur, succès foudroyant en 2010) illustre tout à fait les propos de Vincent Maraval.
Coût total : 26 269 541 euros.

• Salaires des rôles principaux, Diane Krüger et Danny Boon : 5 900 000 euros.
• Salaires des rôles secondaires (tous les autres) : 700 000 euros.
• Moyens techniques, décors, costume etc…. : 8 500 000 euros
• Équipe technique, réalisateur : 325 000 euros
• Droits d’auteur : 216 000 euros
• Producteur : 947 000 euros
• Charges sociales : 2 748 856 euros.

• Résultat d’exploitation : 1 183 276 entrées à 7 euros (prix moyen) = 8 400 000 euros.
• Fonds de soutien à retirer du résultat brut : 900 000 euros
• Part du distributeur : 3 500 000 euros sur la quelle est rémunérée en partie le producteur…

On comprend alors que, même avec de multiples passages à la télévision, il sera difficile d’amortir ce film censé être l’affaire du siècle.