VIVE LE CINÉMA SCOP !

Vous n’y avez probablement vu que du bleu, mais il s’est passé quelque chose de formidable à Utopia, le 5 Novembre 2013, quelque chose qui concrétise une réflexion, des choix qui viennent de loin, du tout début de notre histoire…

Le 5 Novembre 2013, Utopia Bordeaux est passé aux mains de ses salariés : exit fondateurs et actionnaires… la SARL Utopia Saint-Siméon est devenue une SCOP avec l’accompagnement juridique et bienveillant de Jean-Paul Chevillotte (de la Scic Ecsess), de nos experts comptables, du Crédit Coopératif (banque de l’économie sociale et solidaire depuis 120 ans), tous émus d’avoir contribué à la mise en place de la chose. Ce matin-là à 11 heures, salle de la cheminée, une chouette idée s’est concrétisée : la transmission d’une entreprise à ceux qui y travaillent, le pouvoir à ceux qui assurent son quotidien, le début d’un processus qui ressemble à une course de relais à long terme… Les salariés d’aujourd’hui transmettront à ceux qui arrivent : nous voilà partis pour au moins deux siècles.

Vous n’y avez rien vu ? Normal, c’est que depuis toujours, ceux qui travaillent à Utopia ne sont pas là par hasard et l’histoire de ce petit ciné est celle de valeurs et de passions partagées, d’un rapport au cinéma qui dépasse une conception étriquée de la cinéphilie : un truc qui bouge, vit, interroge, implique, oblige à évoluer… le changement de structure juridique prend acte de cette « participation » effective et constante de tous, la fixe dans la durée par l’adhésion officielle autant que collective à quelques règles et attribue une responsabilité nouvelle aux « travailleurs » d’Utopia.
Le 5 novembre, c’était un peu comme des vœux perpétuels qu’on prononce après un noviciat : chacun s’est couvert la tête de cendre, a fait vœu de chasteté… mais non, je rigole… Ce qui est sûr, c’est qu’au-delà de la simple forme juridique, il y avait une dimension supplémentaire quasi palpable : l’engagement de chacun de faire siennes les valeurs qui caractérisent le mouvement coopératif et aussi celles qui donnent sa cohérence à Utopia, en font un ciné pas comme les autres.

Société Coopérative Ouvrière de Production… SCOP : le fonctionnement n’est pas très différent d’une SARL, une entreprise reste une entreprise avec toutes les obligations et nécessités de bonne gestion qui vont avec. Ce qui change tout, outre le fait que ce sont ceux qui y travaillent qui en détiennent les « parts », c’est que chacun a le même droit de vote (une femme = une voix *), que la gérante (ou le gérant) est élue par l’ensemble des coopérateurs, que toutes les grandes décisions sont prises de même et que le partage des bénéfices et des risques se fait selon des règles strictes : une partie reste dans l’entreprise pour la renforcer, une partie est attribuée aux coopérateurs… et tous s’engagent à transmettre de même aux nouveaux venus, sans possibilité de spéculation : l’objectif étant de renforcer la pérennité de l’outil de production, la possibilité de profiter aussi de ses fruits pour ceux qui en ont la charge, de redonner son sens au travail. En deux mots : il s’agit de mettre durablement l’humain au centre de tout…

Ca n’a pas été tout simple de créer Utopia à Bordeaux. Cela n’a pu se faire que parce qu’il y a eu d’abord d’autres Utopia, et quarante ans d’une histoire chaotique, compliquée, pendant lesquels la petite équipe de ses fondateurs a appris à s’adapter aux fluctuations du temps, à tenir quoi qu’il arrive pour acquérir et imposer un savoir faire et une image forgée en contre point d’un marché qui dictait des choix culturels et économiques dont nous ne voulions pas, mais avec lesquels il fallait sans cesse compter pour survivre. Il a fallu des années avant que chaque salle alimente suffisamment le Fonds de Soutien * commun pour qu’on puisse se permettre le plus gros endettement de notre existence pour créer Utopia à Bordeaux.
Après avoir remboursé 3 millions d’euros de travaux et d’emprunts divers, les salles de la place Camille Jullian ont trouvé leur allure de croisière : 14 ans après leur ouverture, les dettes sont payées, les comptes équilibrés et l’emprunt contracté par l’équipe pour la reprise de ce beau navire (on rappellera au passage que l’Eglise Saint-Siméon fut au xviiie siècle une école de mousses) calculé au plus juste pour ne pas gêner sa navigation.
Utopia Bordeaux a pu se faire grâce au Fonds de Soutien des autres Utopia et l’aventure continue à être collective : après Bordeaux, première salle à se transformer en SCOP, les autres Utopia suivront dans la foulée. Montpellier, Toulouse / Tournefeuille, Avignon, Saint Ouen l’Aumône… sont engagés dans le processus de transformation, la structuration finale se faisant autour de la pierre d’angle : une SCOP centrale, composée des fondateurs et d’un représentant de chaque SCOP locale, qui détient le nom (inscrit à l’INPI *), la charte qui va avec et offre un certain nombre de prestations mutualisées.
L’année qui vient sera celle où va se mettre en place cette structuration commune, qui devra servir de base à l’évolution des Utopia et ne sera pas sans conséquence pour leur avenir. Comment anticiper dans cette trame les dérives possibles qui seraient néfastes à l’ensemble ? Comment gérer collectivement le Fonds de Soutien ? Comment renforcer la solidarité entre les salles, l’image qu’en ont les spectateurs ? Quels outils mettre en place pour entraîner un mouvement de transmission et de formation permanent pour éviter que s’étiole l’image acquise, que l’esprit perdure ? Comment faire en sorte que les valeurs qui ont fondé notre histoire ne se diluent pas avec le temps et au contraire s’enrichissent ? Pas une mince affaire…
Nos interrogations rejoignent celles du mouvement SCOP dont nous nous sentons profondément solidaires : formidable moyen de questionnement et d’évolution de la démocratie, comment arriver à pratiquer toutes ces belles valeurs dans un monde où les courants contraires des marchés dominent de manière écrasante… comment faire pour ne pas perdre le sens de si forts engagements ? Pour ne pas se laisser pervertir…
Spectateur adoré, mon semblable, mon frère… vous êtes aussi acteur de ce que nous allons devenir : vos enthousiasmes, vos réflexions, votre propre engagement, nous porte et nous oblige… Utopia est aussi ce que vous le faites ! Mettez vous bien ça dans la tête : c’est aussi votre regard et votre contribution qui nous ont fait ce que nous sommes. (à suivre…)

* Ça fait drôle, hein ? Alors que si j’écrivais « un homme = une voix », personne ne relèverait…
* Fonds de Soutien : un truc génial qui a permis au cinéma français de devenir ce qu’il est… Tout le monde verse 10,72% de ses recettes pour contribuer au bon développement du cinéma en France. Plusieurs structures peuvent mutualiser leur Fond de Soutien en se regroupant dans une « communauté d’intérêts » et demander des avances pour améliorer l’existant, créer de nouveaux lieux… Sur les sommes versées, 60 % environ nous reviennent. Les 40 % restant vont à la production, à la distribution etc…
* INPI : Institut National de la Propriété Industrielle… qui enregistre officiellement les marques et les protège. Le nom Utopia ne peut être utilisé pour une salle de cinéma autrement qu’avec l’accord de ses fondateurs et bientôt de la SCOP centrale.