Lettre ouverte au Président présent et à venir de la CUB…

Monsieur le Président, je vous fais une lettre, que vous lirez peut-être si vous avez le temps…

Le moment, j’en conviens, est probablement mal choisi tant vous devez battre les estrades en ces périodes électorales. J’aurais pu, certes, vous écrire plus tôt, puisque cette lettre fait suite tardive à un article paru dans Sud Ouest le 25 septembre dernier. Ce précieux canard y détaillait par le détail l’installation prochaine au bassin à flots d’un nouveau multiplexe cinématographique de 12 salles dont il ne semblait pas faire de doute qu’il serait piloté par le groupe UGC, à l’ouvrage, déjà, dans 18 salles au centre de Bordeaux.
Sachez, Monsieur le Président, qu’il me fallut d’autant plus de temps pour digérer cette funeste annonce que droite et gauche, comme souvent, semblaient porter cette affaire avec un égal bonheur. Ce projet, qui « frémissait » depuis un an, selon la formule retenue par notre quotidien, avait paraît-il fait l’objet d’un appel à projet dont l’écho, perdus que nous sommes dans nos dévotions à Saint-Siméon, n’était guère parvenu jusqu’à nous. Cet article nous permit donc de découvrir, je cite Sud-Ouest « qu’après consultation d’un Comité technique réunissant les représentants du port, de la ville, de la CUB et d’une agence d’architecture, la décision avait été prise de retenir la proposition d’un “groupement” dont fait partie la SAMIFA, une filiale du groupe FAYAT. »

J’ai honte de l’avouer, Monsieur le Président, mais ce groupement, le groupe FAYAT, ses filiales et leurs gens me sont aussi inconnus que cette SAMIFA, dont l’un de nos fidèles spectateurs me souffla à l’époque qu’elle lui semblait être une sorte d’intrigante capable, dans les bons jours, de taper du talon sur la table des négociations dans un flamenco endiablé. Et d’ailleurs, Monsieur le Président, que nous propose ce clone de Mata-Hari ? Quel prodigieux effort d’imagination a-t-elle produit pour vous séduire, vous-même et le Maire de Bordeaux ? La belle affaire ! Ouvrir un 6e multiplexe sur la ville ! Le 192e de son espèce dans l’hexagone… et la voici, la diablesse, après la danse des sept voiles, autorisée à signer une convention d’occupation du domaine public pour construire un de ces miroirs aux alouettes associé à des annexes en restauration rapide qu’elle louera clés en main à un exploitant déjà désigné. Mais tout cela, Monsieur le Président, à quelques détails près, vous le savez déjà. Pas de quoi, nous en convenons, casser trois pattes à un canard. Des opérations comme celle-ci, vite fait bien fait, il s’en monte hélas tous les jours que Dieu fait aux quatre coins du pays. La recette : un comité technique somnolent et bien nourri, un cabinet conseil peu contrariant, une agence d’architectes aux ordres et un service communication aux petits oignons. Ajoutons y la proposition d’un groupement via une filiale domiciliée aux îles Caïman et hop ! La farce est jouée… Il s’agit pour les uns de « laisser une trace en signant l’espace », et pour les autres de conquérir de nouvelles parts de marché. Un mécanisme parfaitement rodé qui exclut depuis belle lurette toute imagination et toute réflexion sur le fond.

Pourquoi fait-on les choses ? Quelles conséquences à long terme ont nos actes ? Tout ceci ne produit-il pas de la frustration et du chaos ? A-t-on inventé la télévision pour que l’actionnaire principal de la première chaîne déclare un jour que cet instrument devait « dégager du temps de cerveau disponible pour Coca Cola » ? Ne pensez-vous pas, Monsieur le Président, que ce multiplexe de plus, avec ses rayons de confiseries et de boissons gazeuses, est bien près, lui aussi, de remplir cette fonction ? Ne peut-on imaginer qu’une alternative soit possible à des structures qui ont pour vocation de programmer majoritairement des blockbusters au moment-même où, justement, ce modèle semble perdre du terrain ?
Alors, bien sûr, Monsieur le Président, notre dépit et nos interrogations sont grands. Ces quatorze années passées à Bordeaux, ces bientôt 5 millions de spectateurs qui se sont bousculés dans nos cinq petites salles, ces investissements remboursés, sans aucune aide en subvention des élus locaux, ce passage réussi en Société Coopérative de Production, qui garantit aux onze personnes travaillant à plein temps à Utopia des lendemains et des surlendemains qui chanteront peut-être… Tout cela, Monsieur le Président, n’aurait-il pas mérité que nous, avec d’autres acteurs du secteur, soyons consultés sur la pertinence d’un projet dont l’arrière-pensée principale est la fragilisation sinon l’élimination d’enseignes concurrentes et qui produira par l’écrasante supériorité de ses moyens son lot de difficultés supplémentaires pour Utopia ? Ce choix, de plus, nous semble en contradiction avec la politique que vous menez par ailleurs de subventionnement de salles de proximité qui toutes seront impactées par cette politique déraisonnable.
Parce qu’enfin, Monsieur le Président… Va-t-elle si bien que ça, notre société marchande, avec ses gourous et ses écoles de commerce ? Qui aurait dit en 1999, à notre ouverture, qu’Utopia survivrait douze ans plus tard au décès du géant Virgin à Bordeaux ? Qui aurait prédit de la même manière que le groupe Chapitre, filiale d’un respectable fonds de pension américain, tirerait le rideau dans ses quarante librairies malgré les conseils professionnels probablement avisés d’une batterie de spécialistes en merchandising…

Alors, Monsieur le Président, ne faut-il pas tenter de penser différemment et plus audacieusement en quittant les chemins balisés et mortifères d’une économie trop convenue ? Peut-être faut-il, au moment où l’économie des grandes surfaces à répétition donne des signes de fatigue et révèle des effets secondaires dévastateurs, peut-être faut-il interroger les possibilités d’une autre économie fondée sur des structures plus modestes, plus diversifiées culturellement, plus pérennes économiquement et de sus plus riches en épanouissement humain…
Nous nous tenons, Monsieur le Président, à votre disposition pour en débattre.