« Le renard libre dans le poulailler libre »

Ça faisait presque deux ans que les travaux battaient leur plein et le bâtiment très instable avait failli plusieurs fois se casser la figure tant cette malheureuse église Saint-Siméon en avait vu de vertes et de pas mûres depuis la Révolution. Mais en ce mois de septembre 1999, en plein été indien comme cette année, les derniers coups de pinceau avaient enfin permis à ce sacré cinoche de faire son entrée dans la cité. Les bonnes fées du cinéma et une foule joyeuse s’étaient déplacées pour prodiguer à ce joli bébé mille voeux de prospérité et de longue vie. Il faut croire que cet enthousiasme et les coups de baguette magique produirent leurs effets puisque, quinze ans après et sur le point de fêter cet anniversaire au champagne, on pouvait compter en nombre de billets vendus près de 4,8 millions de spectateurs, soit environ 320 000 spectateurs par an pour une capacité de 555 fauteuils et avec une programmation consacrée à 90% à la diffusion du cinéma de la diversité et de l’exception culturelle…

Bref les bouteilles étaient déjà au frais pour fêter gentiment nos 15 ans quand une funeste nouvelle rafraîchit nos ardeurs. Ce que nous avions pris pour une bonne blague de Sud-Ouest, voire un simple effet d’annonce, comme il est de tradition avant les élections, se vit confirmé à notre grande stupeur à la fin de l’été par une décision votée à l’unanimité par une fantomatique Commission Départementale d’Aménagement Cinématographique (CDAC) : oui ! Il y aurait bien 13 salles UGC supplémentaires au Bassin à Flots, à quelques encablures seulement des 18 salles d’UGC Ciné-Cité de la rue Georges Bonnac qui ne seront, quant à elles, nullement menacées de fermeture… La nouvelle, on s’en doute, nous fit passer le goût du champagne et des petits fours tant il est toujours difficile de garder l’esprit festif à l’annonce de son très proche trépas. Car il ne faut pas s’y tromper : c’est donc 31 salles – et sans doute rapidement plus – que cet opérateur déjà solidement implanté mettra en batterie dans le centre de Bordeaux. En batterie, telles les fameuses orgues de Staline, car on ne peut évoquer cette implantation qu’en termes militaires tant il est évident qu’il s’agit pour UGC, avec cette opération, de parvenir à écraser les salles concurrentes. C’est ce que nous confirma récemment un puissant opérateur rival de cette société. Cette implantation, nous affirma-t-il, est démente, et ne peut se concevoir que dans le cadre d’une redistribution des cartes au niveau des cinémas locaux, car nous sommes déjà, à Bordeaux, largement au dessus du seuil de suréquipement. Il s’agit donc en clair de s’en remettre, à moyen terme, en matière de programmation et de prix des places, au bon vouloir et à la bonne gouvernance d’UGC. Alors bien sûr on garde le moral mais une chose est sûre, chers spectateurs : les 18 salles actuelles de notre puissant confrère, c’est tout ce que nous sommes en mesure d’encaisser, aujourd’hui comme demain, avec nos cinq petites salles. Et cela, on peut vous l’assurer, au prix d’acrobaties commerciales et diplomatiques pas piquées des hanetons. Alors certes, notre estimé collègue pourrait abuser bien plus encore de sa position dominante mais la philosophie du groupe, joyeusement libérale, pencherait plutôt vers la définition qu’en donnait Henri Lacordaire, celle du « renard libre dans le poulailler libre » et nous sommes dans ce jeulà les petites poules caquetantes. De fait, et pour vous aider à comprendre, nous donnerons à chacun – au renard c’est UGC, et aux poulettes, c’est nous mêmes – l’instrument nécessaire pour faire leur marché auprès des distributeurs de films : au renard un énorme sac, aux poulettes un petit panier. Les « gros films » comme on dit dans le jargon du métier, ceux qui se classent parmi les 25 premiers films en terme de recette, soit 80% du marché, vont d’office et sans discussion dans le gros sac du renard. C’est la règle non écrite du jeu et la raison pour laquelle on nous tolère à quelques infimes détails près. Elle nous convient bien car Utopia doit ses origines, il y a 40 ans, à la volonté que nous avions de montrer des films qui restaient dans les marges de l’exploitation. Restent donc en gros 20% du marché dans lequel on trouve des centaines de films qui constituent paradoxalement le meilleur du cinéma. Le problème est qu’il nous faut sur ce segment composer aujourd’hui de plus en plus avec Goupil. Pendant longtemps, nos confrères des grands circuits de diffusion nous laissaient à notre tour remplir notre petit panier sur ces 20%, même s’ils faisaient mine de chipoter un peu dans le plat en nous piquant une rondelle de saucisson par ci, une tomate cerise par là… jusqu’au jour où UGC jugea, sans doute à la lecture de nos chiffres d’entrées, qu’il était bien trop bête de laisser cette petite niche à ces seules petites poules. C’est ainsi que depuis des années, la programmation de notre insatiable confrère s’est enrichie de plus en plus largement de tout ce cinéma de niche, tout en laissant toute la place nécessaire aux « gros films ». Aujourd’hui, avec les 18 salles existantes d’UGC, la situation pour nous est encore gérable, même si le segment du marché qui nous est accessible se réduit sensiblement chaque jour. Avec 31 salles, UGC donnerait enfin tout son sens au slogan de sa carte illimitée : « tout le cinéma pour 20 euros par mois ». Il faut donc être aussi peu malin qu’une CDAC pour ne pas comprendre à l’unanimité le but véritable de l’expansion réclamée : instaurer un monopole de fait sur la ville en accaparant progressivement tout le marché. C’est d’ailleurs bien le sens que l’on peut donner à l’appel déposé contre cette autorisation d’expansion par la Médiatrice du Cinéma – autorité indépendante, modératrice et régulatrice, rattachée au Centre National de la Cinématographie – qui, fine mouche, a bien saisi, elle, le but de la manoeuvre. Il nous semble en tout cas un peu fort de café que, contrairement aux usages, votre cher Utopia n’ait à aucun moment été consulté, comme si la remise en vie d’un élément du patrimoine local, tout ce beau travail réalisé à Bordeaux depuis quinze ans, le soutien magnifique dont nos spectateurs nous gratifient et notre passage récent en SCOP méritaient si peu de considération qu’on oublie de nous interroger sur le sujet avant de prendre une décision aussi lourde de conséquences sur notre devenir. « Le renard libre dans le poulailler libre »