99 NON ! Un OUI… Le oui l'emporte…

C’est tout frais, ça vient de sortir pour illustrer la dernière conférence de presse de notre cher Président : il paraît qu’on va nous refiler une couche de démocratie participative, dans la foulée de l’élan national de l’après « 11 Janvier ». Ça tombe bien, car on vient juste de mesurer, à travers nos aventures, combien l’opinion du citoyen et de l’acteur de terrain compte aujourd’hui pour du beurre quand il est question de gros sous. Nous venons d’en faire les frais avec le multiplexe UGC des Bassins à flots qui vient de se voir plébiscité, seul contre tous, par la Commission Nationale d’Aménagement Cinématographique.

Éternels optimistes que nous sommes, il nous était pourtant apparu, à la publication d’un certain rapport Lagauche, il y a un an, que nous pouvions enfin rêver d’une forme de régulation dans le domaine de l’exploitation cinématographique. Il s’agissait en effet pour ce gentil sénateur, missionné par notre autorité de tutelle, de prendre acte du développement exponentiel des multiplexes et d’en fixer enfin les limites pour éviter tout sur-équipement préjudiciable à l’équilibre économique du marché : rien de plus raisonnable on le voit dans le cadre d’un semblant d’aménagement harmonieux du territoire.
Plus accessoirement, puisqu’il ne s’agissait que de politique culturelle, était évoqué dans le rapport en question le sort de la poignée de salles indépendantes classées Recherche qui, les pauvrettes, n’encombrent pas vraiment les rues de nos cités. On les devinait, entre les lignes, promises à être confinées dans des réserves protectrices, un peu à la manière des derniers Indiens d’Amérique du Nord à la fin du xixe siècle. Une protection permettant de ne pas attenter trop clairement à la sacro sainte culture de l’exception culturelle, qui vaut d’ailleurs à nos multiplexes de s’acquitter d’une TVA minorée sur le prix des places et d’une TVA à taux sympa sur la confiserie. Tout cela ne cassait pas trois pattes à un canard et ne faisait pas de ce rapport un brûlot léniniste, mais cela nous laissait espérer que pour deux raisons au moins, le rapport en question nous permettrait d’échapper à ce nouveau et mortifère projet de multiplexe aux Bassins à flots. Il était en effet facile de constater, rapport Lagauche en main, qu’avec 52 salles en centre ville, Bordeaux était déjà la métropole la plus sur-équipée de France (par comparaison : 34 salles à Toulouse), comme il était évident qu’avec 18 salles UGC au pied de notre réserve d’indépendants du cinéma, il était inutile pour notre santé d’en rajouter 13 autres…

Alors bien sûr, il nous trottait dans la tête la phrase de Clémenceau qui affirmait au début du xxe siècle qu’il n’y avait rien de mieux qu’une commission et un rapport pour enterrer un problème. Mais nous primes le parti d’en sourire et de nous engager avec détermination dans les arcanes de l’état de droit en déposant pour la première fois de notre histoire un recours contre ce nouveau multiplexe qui avait été validé à notre grande surprise par une Commission Départementale d’Aménagement Cinématogaphique ignorante, manifestement, des oeuvres du sénateur Lagauche. L’affaire paraissait d’autant mieux engagée que ce sont 6 recours, publics et privés, qui se retrouvèrent sur le bureau de la Commission Nationale d’Aménagement Cinématographique (CNAC) : 5 recours de tous les opérateurs exerçant sur Bordeaux et ses environs immédiats (circuits et petites salles de proximité pour une fois côte-à-côte) et, cerise sur le gâteau, celui de la Médiatrice du Cinéma, haute fonctionnaire indépendante chargée d’expertiser et de régler les litiges dans le milieu souvent turbulent de l’exploitation. Portée par un tel consensus, l’affaire semblait relever d’une simple formalité. Nos excellents collègues d’UGC, aux yeux manifestement plus gros que le ventre, allaient, on n’en doutait pas, être renvoyés sur d’autres pistes hexagonales…

Un petit signal surprenant ne manqua pas cependant de nous mettre la puce à l’oreille. Sur la convocation nous invitant à présenter notre point de vue était précisé que notre audition ne pourrait pas dépasser dix minutes. Dix minutes pour rendre compte de 16 années d’existence, et des conditions dans lesquelles s’exerçaient nos activités depuis le siècle dernier, cela ressemblait à une audition de pure forme. Etait-elle la conséquence d’une lecture passionnée du Rapport Lagauche ? Nos futurs auditeurs s’étaient-ils déjà fait une religion de la situation ? La réponse à ces questions nous fut donnée dès notre entrée dans la salle de délibération. Une grosse demi-douzaine d’hommes blancs, grisonnants, la soixantaine passée, en costume et cravate, nous faisait face. Pas une seule femme, dont on sait qu’elles sont largement majoritaires à fréquenter les salles art et essai… Nous donnons lecture d’une petit texte très simple de présentation de nos salles et des conséquences calamiteuses qu’aurait pour nous l’ouverture d’un deuxième multiplexe UGC à Bordeaux. Nous récoltons une attention polie, peu de curiosité, et deux questions de pure forme. Pas vraiment curieux nos aménageurs, surtout quand on pense aux dizaines de questions pertinentes que nous échangeons chaque jour depuis 16 ans, avec vous, spectateurs du ciné…

Des questions pour le coup, nous en aurions eu, nous, tant cet aéropage distingué nous intriguait. Mais hélas, ce n’était pas à nous d’en poser. D’où sortaient-ils, tous ces messieurs au crépuscule de leur vie, quel avait été leur parcours professionnel pour qu’ils se voient confier le soin d’aménager un territoire que nous trouvons souvent, en ce qui nous concerne, consciencieusement ravagé ? Que savaient-ils, les bougres, de nos efforts ainsi liquidés en moins de 10 minutes ? Quelle idée pouvaient-ils se faire de la démocratie participative et de l’élan national de l’après 11 Janvier si vanté par François Hollande ?… Mystère ! Toujours est-il que dans leur grande sagesse et après un débat paraîtil animé – on en doute tant ils semblaient davantage prêts à entamer une sieste qu’une discussion un tant soit peu argumentée – les gérontocrates de la CNAC ont donné leur bénédiction aux 13 salles UGC aux Bassins à flot. Ce qui portera donc à 31 le nombre d’écrans exploités à Bordeaux centre par le plus puissant et le plus agressif circuit d’exploitation français. Une fois de plus, la défaite de Lagauche a dépassé toutes nos espérances… 99 NON ! Un OUI… Le oui l’emporte…

Commentaires

1. Le vendredi, février 27 2015, 08:46 par neb

Bonjour, ne perdez pas espoir, peut être que la Cour d'appel administrative vous donnera gain de cause...
Cordialement.
rappel compétence de premier ressort aux Cours Administratives d'Appel en matière de décisions prises par la Commission Nationale d'Aménagement Commercial (CNAC).

« Art. R. 311-3. - Les Cours Administratives d'Appel sont compétentes pour connaître en premier et dernier ressort des litiges relatifs aux décisions prises par la Commission Nationale d'Aménagement Commercial en application de l'article L. 752-17 du code de commerce.
« La Cour Administrative d'Appel territorialement compétente pour connaître de ces recours est celle dans le ressort de laquelle a son siège la Commission Départementale d'Aménagement Commercial qui a pris la décision. »
Cette modification réglementaire implique le rallongement des délais de procédure contentieuse d’une décision de la CNAC en réintégrant le stade des recours devant les Tribunaux Administratifs.