Mais qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes ?

On ne s’ennuie décidément jamais à Utopia ! Nous voici aujourd’hui embarqués dans le grand bain de l’état de droit. Nous avons en effet demandé à un avocat spécialisé en droit public d’introduire une requête auprès de la cour administrative d’appel de Bordeaux en annulation de la décision de la Commission Nationale d’Aménagement Cinématographique d’autoriser la création de 13 salles UGC supplémentaires de 2394 fauteuils, à quelques encablures de leurs 18 salles de la rue Georges Bonnac.
Tout recours épuisé, certains pourraient dire que nous sommes mauvais joueurs. Sans doute, mais peut-être admettront-ils qu’il est courant, pour qui se noie, de s’accrocher au plus petit esquif.
On se souvient en effet que nous avons été recalés par les deux commissions chargées de délivrer ou pas les autorisations de construire de nouveaux multiplexes. La première, locale, présidée par le Préfet et composée de tout un panel de représentants économiques et d’élus locaux, ne pouvait, on s’en doute, que porter au pinacle un de ces grands projets dits « structurants » qui font les profits des aménageurs et les petits bonheurs des poseurs de première pierre et des coupeurs de ruban. Notre commission de première instance était si convaincue d’ailleurs de l’impérieuse nécessité de son choix qu’elle n’avait même pas jugé bon de consulter les cinémas locaux sur l’opportunité d’un tel projet et les conséquences économiques et culturelles qu’elles produiraient dans le landernau local.

Pourtant n’importe quel stagiaire d’Ecran Total ou du Film Français, les hebdomadaires de l’économie du cinéma, aurait pu souffler à l’oreille de l’auguste commission de première instance que Bordeaux et son centre ville étaient, de large notoriété professionnelle, totalement suréquipée en multiplexes – 17 salles au Mégarama de la Gare d’Orléans, 18 salles à UGC, 12 salles au Français – et que vouloir en rajouter 13 autres aux Bassins à Flots sous l’enseigne UGC serait faire passer à coup sûr deux d’entre eux et nous mêmes, petit cinéma coopératif coincé entre ces géants, sous le seuil de rentabilité, voire même du simple équilibre des comptes. On imagine combien la pilule est amère aujourd’hui pour CGR, qui s’était laissé convaincre par la ville d’investir 14 millions d’euros dans la réfection des 12 salles du Français. Des salles qui cherchent encore leur équilibre de gestion, comme toutes les salles de la ville d’ailleurs, qui accusent en ce début d’été une baisse de fréquentation proche de 10% sur l’an dernier. Quant à nous, Utopia, la création de ces 13 salles supplémentaires et le maintien en activité des 18 salles UGC de la rue Bonnac, nous priveraient, on vous l’a déjà dit, d’une part importante des recettes des films d’Art et Essai les mieux exposés et les plus médiatisés, car il faudrait en partager systématiquement la programmation avec UGC. Un manque à gagner qui pourrait conduire à moyen terme à la disparition d’Utopia, salle non subventionnée par les pouvoirs publics, comme vous devez le savoir.

C’est rien de dire que nous attendions donc la commission parisienne de l’instance d’appel comme Napoléon attendait Grouchy sur le champ de bataille de Waterloo. On sait hélas ce qu’il advint avec l’arrivée de Blücher… Cette commission, que l’on pensait réellement arbitrale, n’était-elle pas composée, excusez du peu, du Président du Comité consultatif de la diffusion cinématographique, de 3 membres désignés par le Ministère de la Culture, associés à un nombre égal de calmes et vigilants défenseurs de l’exception culturelle ? Hélas, stupeur et tout le tremblement, nos espoirs se dissipèrent aussi vite que le nuage de poussière soulevé par la cavalerie prussienne, tant notre commission d’appel parisienne afficha d’emblée, dès le début de notre audition, au vu de la qualité des demandeurs et des deux ou trois questions insipides qui nous furent posées, que tout était joué d’avance…
Imaginez en effet, chers spectateurs, sportifs ou pas, maintenant que nous avons un beau stade tout neuf et très cher à Bordeaux, la tête que feraient les joueurs d’une équipe de foot en visite chez nous s’ils découvraient que l’arbitre, chargé d’exercer son art sur la pelouse, était affublé, avant même la rencontre, du même maillot que notre équipe des Girondins ? Sans doute feraient-il appel à la FIFA (euh…) pour dénoncer cette étrangeté. Nous en sommes là, sauf qu’en fait de FIFA, c’est devant la Cour Administrative que nous avons fait appel. Car, croyez le bien chers spectateurs, sans aucunement céder à la paranoïa qui guide de plus en plus nos sociétés, il y a dans la requête en annulation que nous avons déposée de bonnes raisons de considérer que, réserve, objectivité et impartialité ne sont pas vraiment de mise dans ce genre d’instance arbitrale. En témoignent ces quelques extraits du recours, parmi d’autres, qui soulignent combien la Commission a travaillé essentiellement « à charge » :
[…] en premier lieu, la Commission Nationale d’Aménagement Cinématographique doit se prononcer en l’état du dossier présenté par le pétitionnaire sans pouvoir y ajouter de sa propre initiative.
Or, il résulte très clairement des deux premiers considérants que la Commission a décidé d’élargir le champ géographique de la zone d’influence cinématographique du projet, ajoutant un potentiel supplémentaire de 120 000 habitants.
Outre l’impossibilité qui lui était faite de modifier les termes de la demande, la Commission Nationale, procédant ainsi qu’elle l’a fait, n’a pas introduit dans son raisonnement et son analyse l’existence d’équipements cinématographiques existant dans les communes et quartiers qu’elle ajoute, faussant ainsi l’appréciation sur l’incidence du projet et le bilan coût/avantage auquel elle devait se livrer sous l’éclairage des conditions posées par les dispositions sus-rappelées du code du cinéma et de l’image animée.
La dénaturation des termes de la demande a conduit la Commission d’Aménagement Cinématographique à commettre une erreur de fait.

En deuxième lieu, la décision contestée est affectée par une erreur manifeste d’appréciation.
Ainsi que cela a été précisé, concernant l’insuffisance de la motivation, la décision contestée s’affranchit de toute analyse sur « l’effet potentiel sur la diversité cinématographique offerte aux spectateurs dans la zone d’influence ».
La qualité du demandeur aurait dû conduire la Commission à attacher une importance décisive à cet aspect de la demande.
Une programmation Art et essai existe, offerte, notamment par le cinéma Utopia.

Compte tenu de la stratégie commerciale du groupe UGC, il est vraisemblable que, doté de 31 salles, il aura, outre sa programmation de grands succès commerciaux, la tentation d’absorber la programmation d’Art et essai rentable, ce qui, à bref délai conduira à l’assèchement du potentiel de fréquentation des salles labellisées Art et essai et donc à la non programmation des films les plus exigeants et dotés d’un potentiel commercial plus faible. La diversité de l’offre cinématographique et le pluralisme des acteurs seraient les principales victimes de l’exécution de l’autorisation accordée et cela contrairement aux objectifs définis par l’article L-212-6 du code du cinéma et de l’image animée.