En deuil, pas en guerre ou l'urgence de l'état… de droit

Ça s’est passé à deux pas du cinéma Utopia de Saint-Ouen l’Aumône, nos cousins du Val d’Oise (Saint-Ouen l’Aumône que deux d’entre nous connaissent bien pour y avoir vécu douze ans, jusqu’à la création d’Utopia Bordeaux). 
Au Pepper Grill, un resto tranquille et chaleureux, les tables sont bien garnies ce samedi soir 21 Novembre. À 21h, avant le dessert, une bande d’hommes casqués, armés, brandissant des boucliers, fait irruption : on ne bouge pas, on ne sort pas !… Sous l’œil ahuri des petites familles qui dînent là et des gamins sidérés de se croire tout à coup dans un jeu vidéo, commence alors une perquisition musclée : on défonce brutalement des portes (dont il aurait suffi de tourner la poignée), on jette à terre, sans les lire, les dossiers administratifs… Une demi-heure plus tard, l’opération est bouclée : « Vous avez de la chance, on n’a rien trouvé » dit le chef de meute au jeune gérant musulman éberlué… On imagine le coup dur pour sa petite affaire qui roule – dans une rue et dans une ville qui ont bien besoin de la présence de lieux de vie comme celui-ci – mais qui va garder longtemps les traces de cette application de l’article 11 de la loi de 1955 sur l’état d’urgence. Pas très bon pour l’image de la boutique. Question bête à deux balles : état d’urgence pour état d’urgence, n’y avait-il pas moyen de faire moins destructeur, moins cow-boy, moins humiliant ?

 

Des interventions du genre ont eu lieu un peu partout, souvent pour rien, et, concomitamment, on peut s’interroger sur les perquisitions musclées menées chez des maraîchers bio (notre martial président craindrait-il une action directe des carottes d’ultra-gauche ?), sur l’assignation à résidence de militants écolos (avec pointage trois fois par jour au commissariat) pour les empêcher d’aller manifester à Paris (ou ailleurs) pendant la COP 21… le tout sans motifs sérieux ni autorisation judiciaire préalable… 
On peut d’ailleurs se demander quels critères orientent les décisions de cet état d’urgence : pourquoi interdire des manifestations pacifistes, suspendre la sortie cinéma des écoles et les distributions de rue des Restos du cœur… alors qu’étaient maintenues les sorties piscine et gymnase, les matchs de foot, les marchés de Noël et les marées humaines acheteuses dans les rues piétonnes de nos villes ? Pourquoi certains salons ont-ils été annulés ou reportés à l’année prochaine alors que trois jours seulement après les attentats, Milipol, grande foire des marchands d’armes et d’engins de mort dernier cri, était maintenu pour la plus grande prospérité des exposants dopés par la médiatisation des événements qui leur procure un regain d’activité pas négligeable ? (Libération du 17 Novembre)

 

Dimanche 29 Novembre, des milliers de gens ont désobéi, se rassemblant un peu partout en France, bravant l’interdiction de manifester, au risque de prendre une amende ou un bon coup de gaz lacrymogène, d’autres se sont fait représenter par leurs chaussures… Dans le monde, plus de 500 000 personnes ont défilé dans plein de pays. Sur la toile, ça pétitionne à tour de clics. Le « climat games » propose une série d’actions de désobéissance civile. La Grande Clameur pour le climat propose d’exprimer de manière sonore et sensible l’engagement des citoyens… 

 

Mais quelle mouche pique donc les petits et arrières petits enfants de Jaurès, lui qui fit de la paix sa raison de vivre et de mourir ? Après avoir largué leur credo socialiste, ils suivent le chemin de Damas de Guy Mollet, leur saint patron qui, en son temps, sonna le rappel du contingent en Algérie. Et les voici, les bougres, qui confirment aujourd’hui un engagement militaire tout azimut dont il est facile d’écrire sur fond de loi du talion le redoutable scénario à venir : une baffe à la récré = mon poing dans la gueule à la sortie. Un attentat à Paris et pourquoi pas la bombe atomique sur Rakka, la plaisante capitale de l’Etat Islamique ? On se souvient à ce propos de cette confidence de Georges Bidault* dans le prodigieux documentaire américain Le Cœur et l’esprit, qui révélait que, lors du siège de Dien Bien Phu en 1954 par les forces communistes du général Giap, le secrétaire d’état à la guerre du gouvernement américain lui avait proposé entre la poire et le fromage « non pas une, mais deux bombes atomiques » pour régler le problème indochinois avant qu’il ne devienne une épine dans le pied des USA. Offre que ce premier ministre de l’époque, qui n’était pas un de ces va-t-en guerre socialistes, avait poliment déclinée, signant ainsi la perte du camp retranché français et celle pour le pays d’un gros morceau de son empire colonial.
Alors bien sûr, on ne doute pas que notre premier ministre actuel, même s’il paraît promener ces jours-ci un regard halluciné sur les événements, renverrait lui aussi son interlocuteur américain dans les cordes. Mais de notre humble avis de citoyens qui ne trimballons pas à nos basques une armada de gardes du corps, nous est-il permis de suggérer, sans pour autant recevoir la visite d’un escadron du RAID, que nos dirigeants socialistes, plutôt que de jouer les terreurs à gros biscotos, seraient bien mieux avisés, s’ils ne veulent pas enfanter toute une génération de kamikazes, d’utiliser avec plus de parcimonie leurs roquettes et leurs missiles balancés de nos puissants Rafale pour se pencher sur l’impérieuse nécessité d’aller plutôt négocier avec leur riche clientèle régionale sunnite d’Arabie Saoudite et du Qatar qui remplit le carnet de commande et le portefeuille de nos marchands d’armes ?

 

Bien sûr j’en vois déjà qui, instruits de glorieux précédents, nous pointent honteusement du doigt : capitulards, munichois, couilles molles ! Comme si bombarder les gens avait toujours été le moyen le plus efficace pour les amener à de meilleurs sentiments. Mais, que l’on sache, dans cette affaire moyen-orientale et de l’avis même de tous ces experts galonnés ou pas qui envahissent nos médias à longueur d’ondes et d’images, nos bombardements, comme ceux des Russes, des Américains, des Allemands, des Anglais… arrêtez la cour est pleine… seraient totalement inefficaces sans une intervention au sol que les mêmes jugent par ailleurs aussi peu attrayante que d’engager dans le plus simple appareil une partie de football avec un nid de frelons asiatiques.
Alors il ne ferait sans doute pas de mal au vivre ensemble et à la démocratie de se rappeler plutôt les mots saisissants que prononça le maire d’Oslo après qu’une centaine de jeunes militants démocrates aient été abattus en 2011 par le facho islamophobe Anders Breivik : « Nous punirons le coupable. Et nous allons répondre à la terreur par plus de démocratie, plus d’ouverture, plus de tolérance. »

* Georges Bidault, par ailleurs compagnon de la libération, fut par la suite bien moins inspiré quand il rallia l’OAS et le général Salan à la fin de la guerre d’Algérie.