UTOPIA INVITE POLITIS, L’ÉDITO DE DENIS SIEFFERT

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Parce qu’on lit Politis toutes les semaines, parce qu’on s’y ressource en se frottant à une réflexion nourrissante et riche, on organise une soirée-débat à l’occasion du lancement de la nouvelle formule du journal. Ce sera le Jeudi 28 Janvier, autour du film CONTRE-POUVOIRS, en compagnie de Denis Sieffert, directeur de la rédaction. Pour l’occasion, et pour partager avec vous une pensée qui nous est précieuse, on vous livre in extenso l’éditorial de Denis Sieffert publié dans Politis no1385, daté du 7 Janvier.

 

Vœux pieux, mais tant pis !
On ne peut évidemment passer ces premières journées de 2016 sans se souvenir qu’il y a un an tout juste, la rédaction de Charlie Hebdo était décimée. Pour la première fois en temps de paix, des journalistes étaient tués dans notre pays pour avoir exprimé une opinion et usé de leur liberté. Deux jours plus tard, quatre personnes tombaient sous les balles d’un tueur dans l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes, à Paris. Crimes ciblés. Crimes coordonnés. Cette double tragédie nous imposait à tous – ou aurait dû nous imposer – une réflexion profonde sur l’état du monde et de notre pays. Sur les principes qui fondent notre collectivité. Sur le rapport entre l’ici et l’ailleurs. Sur ces conflits qui ne sont plus lointains et que nous prétendons éteindre après les avoir entretenus. Avons nous tiré les bons enseignements de ce drame ? Pas toujours.

 

Et puis la plaie était encore béante quand est survenu le massacre du 13 Novembre. Si semblable en regard de l’itinéraire des assassins mais si dissemblable dans le choix des cibles. Se souvenir donc, et essayer de comprendre. Car comme le disait très justement Alain Badiou le 24 Novembre dans une séance exceptionnelle de séminaire, « rien de ce qui est humain ne doit rester inintelligible ».
Et, en l’occurence, l’inhumain est encore de l’humain. Mais c’est dans cette tentative empirique d’interprétation que notre société s’est parfois déchirée, et qu’il lui est arrivé de faire fausse route. Et ce n’est pas toujours l’effet d’un tâtonnement malheureux. Trop souvent au cours de ces derniers mois, des guides malintentionnés ont tenté de nous égarer. Ils ont propagé toutes les formes d’amalgames, tenant plus ou moins insidieusement les musulmans en suspicion, les sommant de condammer les crimes, comme s’il y avait là quelque chose à démontrer, et transformant nos propres affirmations identitaires en harcèlement pour une partie de nos concitoyens.
Des personnalités politiques et une certaine presse se sont emparées de ces événements pour en tirer profit, dans tous les sens du mot. Il est soudain devenu urgent pour ceux-là de rappeler les racines chrétiennes de la France. Tout alors est devenu ambivalent. Ce qui pouvait paraître anodin hier est devenu agressif, et sournoisement discriminatoire. La tradition, « la Marseillaise », le drapeau tricolore accroché au balcon, l’histoire même – pauvre histoire ! – exaltée comme le récit nostalgique d’une France « pure » qui n’a jamais existé…

 

Et encore l’épopée de « nos » victoires, de « nos » invasions, de « nos » croisades, fièrement exhibée à la une de nos magazines : façon de dire sans doute aux derniers arrivants qu’ils n’en étaient pas. Ou que leurs ancêtres n’étaient pas du bon côté de ces batailles-là. On ne compte plus les unes qui ont traité ces sujets avec une feinte innocence ou l’alibi du savoir. Si bien que ce qui est présenté comme rassembleur a été asséné comme autant d’armes d’exclusion. Même la République, même la laïcité ont été invoquées parfois avec des intonations et des mouvements de menton qui contredisent leur sens profond.
Le rôle explicatif de la religion – et singulièrement, bien sûr, de l’Islam – dans les deux grandes tragédies qui ont balisé l’année passée est au cœur de toutes les ambiguïtés. Il est vrai que l’argument est difficile à réfuter quand les tueurs eux-mêmes se réclament d’une idéologie religieuse. Leurs itinéraires personnels devraient pourtant nous ramener à plus de raison. Ce sont presque tous de petits délinquants, enfants perdus de notre société, et convertis de la 25e heure. Dans ses vœux, François Hollande a dit vouloir, par les bombardements sur les positions de Daesh en Irak et en Syrie, s’attaquer à « la racine du mal ». Mais comment ne pas voir, ou vouloir admettre, que les « racines du mal » sont d’abord au plus profond de notre société ? Hélas, il est apparemment plus facile, du moins en parole, de privilégier la fameuse « lutte contre le terrorisme » à la révision d’une politique sociale qui a failli. C’est cette tentation de l’exploitation politique qui a conduit le même François Hollande à lancer cette idée saugrenue de « déchéance de la nationalité ». Encore une façon de fracturer notre société tout en criant au rassemblement !

 

Mais puisque c’est l’heure des vœux, je formerai celui-ci, inspiré de la très belle leçon inaugurale du médiéviste Patrick Boucheron au Collège de France : ne pourrions-nous pas cette année, enfin « admettre que l’on est toujours l’autre de quelqu’un » ? Mais, ajoute l’historien, sans renoncer pour autant « au pari de l’universel ». Accepter l’autre dans sa différence. On me dira que c’est là un « vœu pieux ». Mais le vœu pieux est celui auquel on avoue ne pas croire vraiment. C’est la revanche du mécréant.