Les feuilles mortes se ramassent à la pelle. Les souvenirs, les regrets et le Chili aussi…

Vertuchou ! Qui songerait un seul instant à nier, que, pour citer la chère Arletty, la planète bleue en affiche aujourd’hui une vraie, de gueule d’atmosphère ? Et pas seulement question climat, la dégradation catastrophique en la matière n’étant somme toute qu’une résultante parmi bien d’autres de choix politiques mis en œuvre avec une obstination maniaque par une bande de sales types : les Chicago boys de sinistre mémoire… Une quasi secte économique, adoratrice du veau d’or, sur laquelle régnait sans partage un affreux parmi les affreux, le fort peu regretté Milton Friedman. Cette bande, véritablement inspirée par le diable, mit au point, au tournant des années 60, les tables de la loi d’un nouvel ordre économique mondial qui renvoyait dans les limbes les théories libérales déjà gratinées de grand-papa, qui permettaient encore au moins aux exploiteurs et aux exploités de se croiser dans la rue, même si c’était pour se foutre sur la gueule.

 

Cette splendide trouvaille, « le néolibéralisme » qui, hors toute régulation véritable, donne au marché un quasi pouvoir de droit divin sur nos vies, tombait d’autant mieux que le communisme donnait, bien plus encore que son ennemi libéral occidental, des signes d’un terrible essoufflement dans la course suicidaire aux armements qu’il avait mené contre l’impérialisme, une vieille lune indépassable qui avait forcé nos bolchéviques à cravacher plus que de raison la rossinante léniniste pour rester dans le jeu.
Nos deux frères ennemis en étaient donc là, plutôt mal en point, comme deux mâles en rut, incapables, in fine, d’emporter le morceau. Mais pour nos Chicago boys, il fallait faire vite. Un danger pointait à l’horizon qui se présentait comme une alternative aimable au communisme bureaucratique : le socialisme à visage humain. Une recette bête comme chou qui consistait à ajouter au ‘ti punch marxiste ce qui lui avait toujours manqué : un zeste de bienveillance, de démocratie véritable et d’enthousiasme révolutionnaire. C’était tout bête en effet, mais la greffe qui avait été écrasée en Tchécoslovaquie par les forces du Pacte de Varsovie avait pris dans un petit pays d’Amérique Latine : le Chili. Un toubib des quartiers populaires, Salvador Allende, avait dans l’enthousiasme général remporté les élections. Loin de l’affection un tantinet étouffante des pays frères marxistes, l’entreprise avait tout pour réussir. 

 

Mais c’était compter sans la présence inamicale du gros patapouf capitaliste étatsunien qui ne pouvait assister sans réagir à la naissance dans sa chasse gardée latino-américaine d’un second Cuba, bien plus à même de susciter des vocations révolutionnaires que l’île castriste, engoncée qu’elle était dans son éternel costume de croquemitaine. Les choses tombaient même d’autant plus mal pour nos néolibéraux en gestation que cette regrettable histoire de socialisme à visage humain se développait pile au moment où Milton Friedman et ses Chicago boys mettaient un point final à leurs travaux sur la construction d’un monde néolibéral de rêve où les 1 % de riches deviendraient toujours plus riches et où les 99 % restant s’enfonceraient toujours plus dans la misère. Bref ! Un monde à venir où nous nous débattons aujourd’hui sans trop d’espoir d’en sortir. Mais, pour réaliser ce programme ambitieux, il fallait trouver un pays et une économie qui n’existaient pas encore. Comment en effet faire avaler à 99 % d’une population une thérapie politique de sauvage qui l’amenait droit à l’esclavage, sans la faire grimper aux rideaux de mécontentement ? Nos Chicago boys en étaient là de leurs supputations quand nos Américains du Nord, par la voix d’Henry Kissinger, la plus franche crapule diplomatique depuis Von Ribbentrop, leur souffla une idée qui permettait de faire un joli coup double. 
Petit a : se débarrasser du socialisme à visage humain chilien, un très mauvais exemple pour l’Amérique Latine et la planète toute entière.
Petit b : le faire de façon atroce pour distiller dans les esprits un si fort sentiment de terreur qu’il permettrait par la suite à Milton Friedman et ses boys de se livrer aux pires expérimentations sociales et économiques sans que personne ne bouge.

 

Il s’agissait en fait de faire du Chili un laboratoire de l’horreur économique. On commença donc par CIA interposée à saboter systématiquement l’économie et ses infrastructures, tout en ressortant le vieux coup de l’embargo qui avait si bien réussi à Cuba. On multiplia les troubles terroristes et les attentats. Puis, comme les choses traînaient trop au goût des Américains, on fit appel au « patriotisme » de l’armée chilienne et à des officiers formés à West Point, la grande école militaire yankee, pour faire un coup d’état qui se termina comme on sait par le bombardement de la Moneda et la mort de Salvador Allende. Nixon, Kissinger et Milton Friedman avaient gagné : à partir du Chili « pacifié » et des montagnes de cadavres engendrées par la dictature de Pinochet, le néolibéralisme concocté à un feu d’enfer dans le laboratoire fasciste chilien allait pouvoir prendre son envol pour contaminer la planète bleue toute entière. 

 

Les souvenirs se ramassent à la pelle… le Chili et les regrets aussi… Un bref instant, socialisme à visage humain et néolibéralisme à venir se retrouvèrent face à face dans les rues de Santiago. Durant ces quelques semaines-là, une immense campagne de mobilisation internationale aurait pu venir au secours du Chili, renvoyer nos penseurs néolibéraux dans les poubelles de l’histoire et nous éviter la liste de tous ce que nous vivons d’insupportable aujourd’hui. Mais il y avait le football, les jeux olympiques, les tournois de golf et de tennis, les multiplexes et tout le saint frusquin médiatique pour capter notre attention. Sans doute l’avons nous bien cherchée, l’élection de Donald Trump…