DU BLUFF TECHNOLOGIQUE À L’ESBROUFE ARTISTIQUE


Contre les projets d’art contemporain de la commande Garonne, et en particulier la mise au puits de l’œuvre de Jacques Ellul par Suzanne Treister.

 

Décidément, les aménageurs n’en peuvent plus d’attentions envers les aménagés. Après la commande artistique Tramway (3 millions d’euros pour les deux premières tranches) qui nous a déjà valu une douzaine d’« œuvres » aussi ridicules que prétentieuses, Bordeaux Métropole nous annonce sa nouvelle commande Garonne (12 artistes, 8 millions d’euros) censée agrémenter nos rives dès l’an prochain.

Le gros lot, c’est une « artiste » anglaise, Suzanne Treister, qui l’emporte avec son triptyque à 1,5 million d’euros.
Elle envisage d’installer dans le grand équatorial de l’observatoire de Floirac une bibliothèque d’ouvrages de science-fiction, ainsi qu’aux bassins à flot une « rutilante » soucoupe volante « Vril », de 15 mètres de diamètre, prétendument construite à partir des tôles rouillées d’une épave coulée en 1944 par les nazis.
Le troisième projet se veut un hommage à Jacques Ellul, le contempteur du système technicien. Hommage un peu particulier puisqu’il s’agit de placer ses ouvrages au cœur d’un mausolée verdâtre (la touche artistique sans doute) – réplique du Belvédère du Petit Trianon de Versailles – dénommé «  Le Puits  ». S’agirait-il de noyer les livres, comme d’autres les brûlaient ? Non, bien sûr, de les sauver grâce à la Technique. Écoutons l’artiste : « J’envisage d’installer au centre de ce pavillon un puits descendant dans les eaux de la Garonne, ces eaux qui, sans l’aide de la technologie, pourraient remonter et jaillir comme une fontaine dans le pavillon et détruire les livres de la bibliothèque, créant et représentant une tension physique des idées… » Ceux qui ont connu Jacques Ellul entendent l’éclat de rire et imaginent la repartie qui auraient suivi la lecture de cette phrase. Des années 30 à sa mort en 1994, il n’a cessé avec son ami Bernard Charbonneau de pourfendre le bluff technologique, démontrant sans relâche combien ces technologies posent plus de problèmes qu’elles n’en résolvent, et comment, à chaque nouveau problème causé par la Technique s’ensuit une autre réponse technique, accélérant ainsi la fuite en avant vers l’abîme. Ce ne sont donc ni des extraterrestres ni la mégatechnologie qui pourraient permettre de « sauver Bordeaux des eaux » mais l’arrêt du bétonnage et de l’urbanisation cancéreuse, le respect des zones humides, la désindustrialisation, un changement radical dans la production et la consommation, d’autres manières de vivre…
À celle qui prétend « admirer les idées » du Pessacais, qu’elle semble avoir bien peu lu, nous offrons avec plaisir quelques citations tirées de L’Empire du non-sens, écrit en 1980, qui auraient pu lui être adressées personnellement.
« Mais lorsque l’on passe à l’explicitation de l’auteur, on arrive à un niveau consternant. Nous avons un “message” d’une faiblesse, d’une absence d’intérêt radicales… Nous avons deux grandes orientations. D’un côté une accumulation hermétique de termes tirés des sciences humaines (imitation Lacan ou Derrida). De l’autre un prêchi-prêcha de gauche simplement dérisoire, d’une banalité consternante… Nous sommes affligés par un bavardage intarissable, pompeux et plein d’autosatisfaction de tous ces artistes se pavanant de la profondeur de leurs œuvres. »
« [L’art contemporain] est dans ses moyens incomparablement plus coûteux que ne le furent les cathédrales. Or, cet art qui exprime directement le système technicien (dans un de ses traits majeurs : la transgression) se veut, et c’est la première contradiction que nous allons rencontrer, contestataire, protestataire, révolutionnaire. » 
« Ce qui quand même devrait donner à méditer : ou bien on attaque vraiment la société, et alors comment se fait-il qu’elle décore les révolutionnaires, les couvre d’or et de lauriers, ou bien l’attaque se ferait-elle dans le vide, ne serait-elle qu’une apparence, un faux-semblant ? Et la société paiera d’autant plus pour que l’on évite ce qui la mettrait vraiment en danger. Mais cela ne trouble pas nos artistes : ils ont tout, la bonne conscience révolutionnaire et la réussite sociale. »
« Cet art formaliste et théoricien joue un double rôle, contradictoire : il fait profession d’être une révolte contre notre culture hypermécanisée, hyperenrégimentée, mais il justifie en même temps les produits du système de puissance. Il acclimate l’homme à vivre dans ces villes, dans ce milieu, il le convainc que ce monde d’absurdités, de violence, d’anonymat est le seul monde possible. Il lui fait considérer comme normal, qui plus est, sommet du plus haut de l’art, la désintégration de l’homme, la vie dans les grands blocs (ceux que justement prépare la mégatechnologie). Il lui fait considérer comme absurde toute protestation contre cet environnement. Il lui fait accepter comme l’être même ce qui est sa négation. » 

And so on… « Acclimater l’homme à sa désintégration » : ce n’est pas un hasard si ces « œuvres » doivent être implantées dans les nouvelles zones d’aménagement «  concerté  » édifiées à la gloire de la Technique : Euratlantique et les Bassins à flot. Entre la grosse godasse de la Cité du vin à Bacalan et la cuvette à chiotte de la salle de spectacles de Floirac, elles en seront les nouveaux totems, des marqueurs sociaux pour classes en mutation, des fonds de selfies pour touristes. Si les Bordelais laissent faire. 

Des habitants de la zac Euratlantique
Le texte complet est disponible sur le site Les Amis de Bartleby