Cherche parrain désespérément…

Il semblerait que nous ne soyons pas seuls à sentir comme une odeur de poudre dans le milieu du cinéma français. Notre nouvelle ministre de la culture, pleine de bonne volonté sans doute, a entrepris cette semaine de pacifier les relations dans notre petit monde en chargeant l’ex-directeur financier de Lagardère de mener une mission de médiation. Petit problème d’entrée de jeu : ce loustic, pour avoir exercé une fonction aussi sensible auprès d’un type aussi louche, n’est pas forcément un bon choix. Ce sont décidément toujours les mêmes, pêchés dans le même marigot peuplé des plus épouvantables sauriens, que l’on va chercher pour résoudre les problèmes et, vous l’aurez remarqué, jamais les problèmes ne sont résolus… Aller en effet chercher le directeur financier d’une multinationale pour prendre des mesures intelligentes, cela semble aussi foutu que café bouillu.

 

Pourtant, aujourd’hui, les enjeux sont de taille. Et parce qu’ils sont de taille, que risquerait-on, par exemple, à interroger le Landerneau culturel et politique en confiant à notre ami Philippe Poutou, qui travaille en usine, le soin d’aller effectuer quelques brasses au milieu de toute cette bande de crocodiles ? Est-il vraiment moins qualifié pour cette mission que ce directeur financier qui n’a sans doute jamais vu le moindre film à Utopia, contrairement à Philippe Poutou ? D’ailleurs, est-il au moins réel, ce type, ou est-ce un de ces robots qui va prendre le boulot des humains avec les dents ?


Tout démarre en fait cette année à Cannes, après la polémique soulevée par Netflix, une plateforme de diffusion sur internet grosse comme un camion, qui veut bien montrer son film Okja dans un festival de cinéma mais refuse de le sortir en salle. Les professionnels du cinéma se mettent alors à s’écharper sur un éventuel aménagement de la chronologie des médias. Pour ce que l’on peut en voir, du côté d’Utopia, un lieu qui manifestement n’existe pas, les choses nous paraissent compliquées et mériteraient bien l’expertise d’un ancien candidat à la Présidence de la République à visage humain (c’est pas rien !)

 


En gros, vous connaissez le topo : les films doivent d’abord sortir au cinéma, puis ils vont après faire leur vie sur différents supports vidéo et autres systèmes de téléchargement avant d’être diffusés à la télé. Ce système ancien est la clé de voute de l’exception culturelle à la française. Autant dire qu’à Utopia on y est très attaché car il permet qu’on existe. Mais aujourd’hui, ce malheureux système craque de partout. La Fédération Nationale des Cinémas Français, l’organisation qui ambitionne de regrouper toutes les salles, veut que rien ne change pour que rien ne change. Il faut les comprendre, l’État français les a laissé bêtement multiplier leurs multiplexes au prix d’un mortel endettement, et ils voient d’un très mauvais œil qu’on veuille rogner maintenant sur leurs marges, plutôt étriquées (sauf pour certains). Nous serions, en ce qui nous concerne à Utopia, beaucoup plus nuancés. Notre évangile à nous, ce serait plutôt comme dans Le Guépard : il faut que tout change pour que rien ne change. C’est un peu la position de Canal+ qui investit chaque année deux cent millions d’euros dans le cinéma et veut avancer sa date de sortie des films à la télé de dix à six mois. Péché d’autant plus véniel à nos yeux que, de là où on est, on voit bien que rare sont les films qui tournent encore en salle après dix semaines. Cela nous semble d’autant plus raisonnable qu’il s’agit aussi de lutter contre le piratage. En effet, ces films qu’il faut attendre dix mois à la télé se baladent sur internet où ils peuvent être téléchargés gratos par nos chères têtes blondes (et de plus en plus de poivre et sel), ce qui n’est pas très sain ni culturellement ni économiquement, car il faut leur mettre dans la tête, à ces étourdis, que tout coûte dans le cinéma si l’on veut qu’il fasse des petits. Le problème c’est que, du coup, les chaînes de télé gratuites veulent aussi avancer la diffusion des films sur leur écran et que de nouveaux loustics pas très clairs de la SVOD, comme Altice studio du nabab Patrick Drahi, demandent eux aussi à bénéficier du même avantage que Canal+. Sauf que, ils ne manquent pas d’air les coyotes, Altice studio n’entend pas être soumis à des obligations de pré-financement de films français et européens. On voit donc tout de suite où sont nos vrais amis, même si on n’est pas très pote avec la direction de Canal+…
Mais, pire que tout, il y a Netflix, qui n’a besoin de personne et même pas de nos politiciens puisque ce bougre-là, fort de cent quatre millions d’abonnés, peut produire ce qu’il veut, en quantité et, lisez bien sur mes lèvres, en qualité, sans payer trop d’impôts en se domiciliant au Luxembourg, ce petit état voyou européen qu’on espère pouvoir envahir un jour comme le fit un peu maladroitement Saddam Hussein avec le Koweit… La chose se complique donc encore pour nous, petit poucet perdu dans ces grandes manœuvres, quand on sait que Netflix, l’horreur absolue pour les exploitants, produit des films de plus en plus intéressants, alors que Hollywood empile de plus en plus de films merdiques. Résultat, mais il ne faudra le dire à personne, on changerait bien à Utopia de parrain, pour épouser en justes noces une maffia qui a dorénavant, comme dans Le Parrain, toutes les chances d’être gagnante. On ne sait pas, chers spectateurs si vous suivez toujours, mais sans doute y a-t-il quelque chose de vrai à lire entre les lignes…