Mot-clé - Bhopal

Fil des billets

samedi, mars 7 2015

L'enfer est à lui…

Pourquoi y a-t-il des anniversaires à la célébration desquels il serait quasiment sacrilège de manquer et des anniversaires sur lesquels on pourrait s’assoir avantageusement pour conjuguer plus aisément oubli et pseudo pardon ? Que le premier concerne un attentat contre les tours jumelles aux USA et le second une fuite de gaz meurtrière sur le continent indien pourrait laisser penser, si on a très mauvais esprit, qu’en matière de vies humaines, le poids d’un Américain salement trucidé pèse infiniment plus lourd que le poids d’un Indien non moins salement trucidé.

Qui se souvient en effet parmi vous, chers spectateurs, de la tragédie de Bhopal, où une fuite de gaz meurtrière de l’usine de pesticides de l’Union Carbide, société américaine, fit en une nuit, peu avant Noël 1984, plusieurs dizaines de milliers de victimes dans la capitale de l’état du Madhya Pradesh, dans le centre de l’Inde ? Cette nuit d’horreur-là, l’usine installée en pleine ville relâcha dans les airs 40 000 tonnes d’un pesticide infernal. Ceux qui tentèrent de fuir en courant s’effondrèrent au bout de quelques mètres, succombant à l’inhalation du gaz. D’autres, qui espéraient survivre en se couvrant le visage d’un mouchoir humide et en se calfeutrant comme à Pompéi, moururent plus lentement mais aussi sûrement. Le produit était d’une telle toxicité que les trains qui passèrent dans la ville cette nuit-là virent leurs voyageurs décimés. Il fallut des jours aux militaires pour ramasser 25 000 morts, selon les associations de défense des victimes. Mais pire encore, la société responsable du massacre entreprit de fuir ses responsabilités en fusionnant avec le géant de la chimie américaine Dow Chemical, qui parvint, fort de sa puissance, à réduire à l’inaction les autorités indiennes et à freiner les actions en justice jusqu’à les rendre interminables. Il s’en suivit un désastre plus grand encore : cancers, malformations, maladies de peau, atteintes du système nerveux, problèmes respiratoires et gynécologiques… sont aujourd’hui le lot des survivants et de leur descendance.

Trente ans après l’accident, l’usine reste aujourd’hui une bombe à retardement au cœur de la ville et la même question revient sans cesse : combien faudra-t-il de victimes supplémentaires pour que le site soit enfin nettoyé ? Les ONG à l’œuvre sur place en 2014 estiment in fine, en ce 30e anniversaire, à 570 000 le nombre total de personnes intoxiquées à des degrés divers… En 1989, cinq ans après les faits, Union Carbide, avant d’être absorbée par Dow Chemical, accepta de verser aux survivants 470 millions de dollars, soit 550 dollars en moyenne par victime. La somme exacte dépensée la même année par Exxon Valdez pour hélitreuiller des milliers d’otaries américaines menacées par une marée noire dans l’Alaska. Depuis cette année-là, la force de frappe de Dow Chemical aidant, rien n’a bougé sous le ciel indien, à l’exception de la condamnation en 2010 de sept lampistes à deux ans de prison et à 2000 dollars d’amende, l’équivalent de la peine encourue par un chauffard. Quand au PDG d’alors de l’entreprise Union Carbide, Warren Anderson, décédé à 92 ans l’année dernière dans une maison de retraite aux USA, les États Unis ont toujours refusé son extradition pour qu’il comparaisse, comme l’Inde le demandait, devant un tribunal indien… L’enfer est à lui.