Charlie Is My Darling

Les bras nous en tombent. “Imprévoyant”, “inconscient”, “raciste”, “criminel”, “islamophobe”, “irresponsable”, “nauséeux”, “racoleur”, “putassier”, “fasciste”, “xénophobe”, que ce soit avec classe et distinction dans les ministères, avec une componction méprisante dans les gazettes et sur les sites d’information ou avec ce délicat mélange violent et ordurier qui s’écoule dans les “com’s” des-dits sites ou sur les réseaux “sociaux”, du ministre affligé au religieux blessé, de l’éditorialiste hautain au militant outragé, de l’extrême gauche à l’extrême droite, Charlie Hebdo fait à peu près l’unanimité contre lui. Nous avons beaucoup partagé avec Charlie - et nous nous sommes aussi parfois violemment frités, par exemple lors de l’éviction minable, inexcusable de Siné. On peut avoir la rancune sauvagement chevillée au corps, mais tout de même…


Donc, si on résume : un soit-disant “film” tourné avec trois bouts de ficelles et deux acteurs de sitcom dans un garage aux States (dont on ne connaît qu’un montage d’une quinzaine de minutes que je défie les plus endurcis de nos spectateurs cinéphiles de regarder jusqu’au bout tellement c’est con, moche, mal joué, ennuyeux, vide, rien…), au terme d’un buzz aussi phénoménal qu’inexplicable, sert soudain de prétexte à lever les foules contre les représentations ricaines au Moyen-Orient - avec quelques morts à la clé. C’est tellement énorme, tellement incroyable que la cavalerie médiatique “bien de chez nous” se jette sur le sujet, en re-fait des tonnes, gonfle la baudruche, se repaît de l’histoire, veut en sucer jusqu’aux ultimes osselets tellement ça passionne le téléspectateur, alimente l’hystérie collective. Et, semble-t-il, fait vendre du papier. Pour le dire franchement, à chaque étape de l’événement, de la découverte de la vidéo à la frénésie éditoriale, ça fait froid dans le dos.


Là-dessus, un hebdo relativement anodin (à l’échelle de la planète, hein?, soyons modestes), qui fait justement profession de traiter de l’actu avec un temps de retard et un ton de côté (un ton qui se veut exagéré, drôle, décalé, caricatural - oui, c’est ça, c’est un journal “satirique”) se saisit à son tour de l’événement. Échaudé par ses ennuis passés avec certains extrémistes religieux, il choisit donc une Une relativement soft mais franchement bien vue, reprenant l’imagerie du précédent navet à avoir lui aussi fait péter le box-office chez nous, remplaçant prudemment les “Intouchables” du film par deux religieux (un musulman et un juif, ouf !), tout ça n’est pas bien méchant. Et même assez drôle, pour peu qu’on soit enclin à moquer le fait intégriste sinon religieux. Les dessins plus raides, plus féroces, pouvant éventuellement être perçus comme gravement blasphématoires, sont quant à eux sagement cantonnés dans les pages intérieures et en 4è de couv’, uniquement accessible à qui souhaite vraiment les voir, à qui achète le ordinairement Charlie Hebdo. Pas de quoi fouetter Maurice ni Patapon. Oui, mais voilà : les politiques dans un premier temps, bientôt suivis par le rouleau compresseur médiatique, en une poignée d’heures, donnent avant même sa parution une dimension d’affaire d’État à un numéro plutôt banal de Charlie Hebdo.


En ne faisant scrupuleusement pas sa “une” avec une image de Mahomet (un incendie, un procès, ça va…) mais en traitant juste de l’actu la plus stupide de la semaine écoulée, et encore en prenant bien garde de ne pas risquer de sembler stigmatiser les seuls musulmans mais bien un certain obscurantisme religieux dans son ensemble (nom d’une pipe, c’est un sacré numéro d’équilibriste que celui-là), Charlie hebdo, donc, jetterait “de l’huile sur le feu”, mettrait des vies en danger - et, pire que tout, orchestrerait un insensé “coup marketing” pour relancer des vente périclitantes sur le dos du petit peuple musulman de France. On peut toujours objecter que Charlie se bat depuis des années auprès des faibles contre les puissants, contre les fondamentalistes de toutes obédiences, contre une certaine conception de la connerie humaine qu’on espère soluble dans l’humour, rien à faire. On peut pointer du doigt que ces andouilles de satiristes mal dégrossis n’ont pas été jusqu’à augmenter leur tirage pour l’occasion, ça n’enlève, d’après leurs détracteurs, rien à la mauvaise intention de se faire un maximum de fric en vendant du papier. Par ailleurs, le battage fait tout autour pourrait bien finir par produire les effets dévastateurs annoncés par les Cassandres. On en est là.


Et pour cette fois, quelles que soient nos convictions religieuses intimes, parce qu’il est difficilement imaginable que le contenu d’un livre, d’un (vrai) film ou d’un journal soit suspendu au bon vouloir de quelque prédicateur que ce soit, on ne mégotera pas notre soutien à Charlie Hebdo.