Le côté obscur de la farce…

À moins d’être exilés seuls sur Mars, aux confins de la galaxie, à des années-lumières de la Terre, hors de l’attraction de l’indépassable civilisation occidentale, il est impossible depuis des semaines d’échapper au bruit médiatique de la déferlante Starwars. Mais si, vous savez bien : cette série de films plutôt malins, initiée avec des bouts de ficelles, peu de scénario et beaucoup d’ingéniosité dans les année 70 (au XXè siècle, il y a une éternité) et qui recycle à la sauce intergalactique – et il faut bien le dire avec de moins en moins de bonheur - les grandes sagas mythologiques d’antan… bref. Starwars 007 déboule aujourd’hui, en 2015, sur les écrans. Le petit space-opéra sympatoche est devenu une franchise lucrative et un produit d’appel faramineux pour vendre du temps de cerveau disponible, le mastodonte Disney a investi un pognon colossal pour se l’approprier (on souhaite à l’heureux vendeur des droits de ne pas mourir étouffé sous son matelas de billets craquants), il n’est donc pas imaginable, mesdames et messieurs, que la sortie du nouvel opus ne soit pas un événement planétaire. Et de fait…

En Suède un allumé affublé d’un masque de Dark Vador zigouille à coup de sabre des gamins dans une école. En Ukraine, en vertu d’une loi sur la « décommunisation » de l’espace public qui engage à faire du passé table rase, les employés et riverains de l’usine PressMach d’Odessa ont la géniale idée de fondre la statue de Lénine pour la remodeler en Dark Vador! Certes, le bronze est toujours là, il a juste muté pour s’adapter à l’air du temps et l’air du temps a un drôle de parfum. En 2014 un candidat à la mairie de Kiev fait campagne déguisé en Dark Vador: « Moi seul peux faire un empire de notre république, lui redonner sa gloire passée, lui rendre ses territoires perdus et sa fierté… » Et le 19 octobre 2015, l’Histoire s’arrête. Une information capitale fait la une des journaux écrits, radiodiffusés et télévisés, renvoyant dans les limbes le tout venant éditorial (scandale des jets privés qui éparpillent du migrant aux quatre coins du territoire pour désengorger Calais, installation du FN au centre des élections régionales à venir, tentative de médiation de John Kerry auprès de Netanyahu…) : les réservations sont ouvertes (et prises d’assaut) pour les premières séances de Starwars. Starwars qui ne sortira que deux mois plus tard. Impossible d’échapper à la déferlante mondiale : Dark Vador fait triomphalement son entrée au Louvre….

 

Le réveil de la farce

 

Dans ce contexte, un débat aussi fiévreux qu’affligeant agite en ce moment le petit monde des salles Art et Essai, contaminées elles aussi par le virus pernicieux: faut-il programmer Starwars épisode 7 sur nos écrans pour faire bouillir la marmite et faut-il saisir la médiatrice du cinéma pour exiger que le distributeur Walt Disney donne une copie aux salles Art et Essai ? Car Picsou, qui n’a pas les deux pieds dans le même sabot, a facilement convaincu Disney de privilégier autant que possible les cinéma dont les tarifs déjà exorbitants, augmentés du supplément 3D (oui, ce sera 3D quasi obligatoire pour tous), lui assureront une rentrée maximale de pépettes. Et à la surprise générale, pour un nombre conséquent d’estimés confrères, la réponse est : oui. Oui, il est urgent de rajouter de la visibilité et de l’espace d’expansion, un 1001è écran, à l’incontournable « événement cinématographique de la fin d’année »… Au nom de leur Liberté de Programmation, de la Liberté d’Expression qu’on assassine, ils ont lancé une pétition auprès des spectateurs pour qu’ils les soutiennent dans leur quête… En essayant de se et nous persuader que le nivèlement et l’uniformisation favoriseraient, à terme, la diversité. Tout ceci ne serait pas bien grave si, à force de brouiller les messages, les images et l’écoute des spectateurs, ce genre de démarche ne mettait en danger, à notre sens, cette fameuse diversité pour laquelle nous ne cessons de nous battre. Après cela, allez donc argumenter sur la nécessité de bâtir des lieux spécifiques, à taille humaine, propices à accueillir ce cinéma humain que nous aimons tant, qui nous rapproche les uns des autres et nous ouvre en grand des fenêtres sur le vaste monde. Si tout se vaut, allez donc convaincre les distributeurs que leurs films seront défendus ici comme nulle part ailleurs, parce qu’amoureusement choisis et présentés… je ne vous dit pas comment on va ramer pour rattraper le coup.

Tiens, pour se mettre du baume au cœur, on vous livre un scoop. Un vrai. Le 9 décembre, quasi-en même temps que le gros machin sus-nommé, sort sur les écrans d’Utopia un bijou islandais réalisé par un gars au nom chez nous imprononçable (essayez pour voir : Grímur Hákonarson). BÉLIERS, film rare, enneigé, surprenant et émouvant, a raflé le prix « Un certain regard » au dernier Festival de Cannes. Celui-là, on sait que les temples-multiplexes, édifiés pour la gloire de Disney et de Dark Vador, ne sauront même pas qu’il existe. Et nom de dieu, on a hâte de le défendre !