Circuits contre salles municipales ? les bons contre les méchants ?

Vous l’avez sans doute lu, il se passe quelque chose au Royaume des salles de cinéma. Après le ralliement des salles du réseau MK2 à la carte UGC, fait qui est finalement passé comme une lettre à la poste, sans trop d’agitation et de remous ; voilà un nouveau débat qui, lui fait un peu plus de vagues : la décision par le groupe UGC d’empêcher par voie juridique l’extension du cinéma Le Méliès de Montreuil. Amplement relayé par les médias et le monde artistique, le conflit entre la salle municipale et UGC est peut-être l’occasion rêvée pour repenser les politiques des villes à l’égard du cinéma et de mettre le doigt sur les ambivalences, les contradictions et les disparités d’un système qui se veut le défenseur d’une certaine idée que les pouvoirs publics se font des salles de cinéma, mais peut parfois, aussi, produire des dommages collatéraux préjudiciables à l’ensemble des salles indépendantes (municipales ou non). Depuis 4 mois, une association regroupant des salles indépendantes fondatrices (Utopia, Pandora, l’Alhambra de Calais) et d’autres a vu le jour. ISF (Indépendants, Solidaires, Fédérés), c’est son petit nom, a pour objectif faire connaître la spécificité de notre travail et de nos points de vue, de mettre en commun des outils d’information et de travail pour assurer une meilleure promotion aux films que nous choisissons, de constituer un groupe de réflexion et de propositions.

On le sentait venir… huit ans maintenant qu’Utopia est installé à Bordeaux sans l’aide des collectivités, sans subvention de fonctionnement, sans facilité aucune. Des salles aménagées grâce au Fonds de Soutien, ce formidable système, propre au cinéma, que réalisateurs, comédiens et techniciens imposèrent de haute lutte à la fin de la deuxième guerre mondiale, tandis que le gouvernement Blum négociait avec les Américains des accords inquiétants pour le cinéma français ; ajoutons à cela l’aide sélective qui en découle, des emprunts apportés par le Crédit Coopératif avec la garantie de l’IFCIC… et rien d’autre. Pas l’ombre d’un geste de soutien du Conseil Général, du Conseil Régional, de la Ville. Utopia ne reçoit ni subvention dite d’équilibre, pas plus de subvention exceptionnelle. C’est vrai à Bordeaux, c’est vrai ailleurs. Et cette indépendance financière nous a toujours semblé le meilleur garant de notre indépendance éditoriale, de notre liberté totale de programmation, sans que nous jalousions jamais les bons gros écus distribués à nos confrères.

Et Utopia continuerait tranquille son petit bonhomme de chemin si ne pesait sur ses finances le poids d’une Taxe Professionnelle qui lui mange désormais 60% de la subvention Art et Essai Recherche attribuée par le CNC au vu de l’excellence de son travail. Une Taxe Professionnelle que plus aucune salle Art et Essai ne paie en France… sauf les salles Utopia, en raison d’un effet de seuil que chacun s’accorde à trouver injuste et stupide.
Pire, cas unique encore dans le landernau de l’Art et Essai, l’administration nous harcèle pour le paiement d’une Taxe de Parking qui refait surface à période régulière, au gré des élections et de la variabilité des élus. Alain Juppé avait fini par la passer sous silence et le beau tramway tout neuf qui s’arrête à deux pas d’Utopia pouvait sembler rendre obsolète la demande. Or, voilà qu’après quelques récents changements à la Communauté Urbaine, où la gauche a remplacé la droite, la bête fait à nouveau surface, ce 4 octobre : « en votre aimable règlement »… 266 505€ qui risquent bien d’avoir raison de notre acharnement. De la droite à la gauche, tous se félicitent de l’exceptionnel travail d’Utopia : deux à trois débats chaque semaine, un travail constant en direction des scolaires, une information abondante, des animations permanentes… on nous honore de médailles et de signes de reconnaissance, on nous exhibe au besoin pour vanter l’essor culturel de la ville… Le travail de rénovation de l’église Saint Siméon où s’est niché Utopia a été si bien fait que l’Office de tourisme l’a inscrit sur le circuit des beautés patrimoniales à visiter.
L’une et l’autre taxe nous ont valu bien des entrevues, bien des rendez-vous, depuis plusieurs années, mais si tous déplorent l’absurdité de la loi et l’injustice de la chose, personne ne bouge le petit doigt. La solution est pourtant simple : si l’on ne peut tordre le cou à des textes injustes, que l’on attribue à Utopia une subvention équivalente aux sommes versées, la loi Sueur le permet : à 500 mètres de là, le Jean Vigo, salle unique, reçoit 200 000 euros annuels de subvention de fonctionnement, soit 1,5 millions d’euros depuis l’ouverture d’Utopia en 99. Dans la même zone de chalandise, le Jean Eustache, concurrent d’UGC et Gaumont pour les films porteurs et d’Utopia pour les films Art et Essai, vient de se voir ajouter, pour 9 millions d’euros de fonds publics, deux salles supplémentaires, reçoit depuis toujours de solides subventions de fonctionnement sous des formes multiples… Même le multiplexe de la Gare d’Orléans n’a manqué ni de fonds européens (2,5 millions d’euros), ni de fonds DRAC, ni d’exonérations de charges, ni de soutiens divers, prouvant ainsi que lorsque les élus veulent, il y a toujours une solution à la clef, y compris pour des salles très loin du label Art et Essai Recherche….
En Aquitaine, les élus se félicitent d’avoir une politique formidable de soutien au cinéma : de la prise en charge des travaux de création des salles aux subventions d’équilibre, en passant par les multiples dispositifs et festivals qui fleurissent partout, sans oublier Aquitaine Image Cinéma, les interventions de la région dans la production etc. Les moyens déployés sont énormes et, seul à ne bénéficier d’aucun soutien, n’est-il pas paradoxal que le petit Utopia s’apprête à jeter l’éponge faute de pouvoir seulement négocier des taxes trop lourdes qu’il est seul à payer ?

Pour Utopia, qui s’égosille en vain sans parvenir à se faire entendre, le conflit entre UGC et les Cinémas municipaux, dont la presse nationale s’est fait l’écho, a au moins le mérite de poser quelques questions fondamentales sur les différents statuts entre les salles de cinéma, leurs subventionnements, leur accès aux films : aides publiques, initiatives privées…. Le conflit actuel est révélateur d’un malaise qui couve depuis longtemps, qui remonte de façon récurrente dans les débats sur le classement Art et Essai des salles, pourrit les relations entre professionnels, nourrit les jalousies et les haines, sourd dans les commissions où les intérêts particuliers s’affrontent autour des mêmes protagonistes. Force est de constater que, s’il est donné beaucoup à certains, d’autres ne vivent que par leur travail et le soutien fidèle et assidu des spectateurs, puisant dans le Fonds de Soutien et les subsides du CNC le nerf exclusif de leur incessante guerre. Car c’est bien de guerre qu’il s’agit, et elle ne peut qu’empirer si une clarification des rôles des uns et des autres n’a pas lieu, si une politique claire n’est pas énoncée.

Le cinéma Jean Vigo, qui trace à Bordeaux son sillon spécifique sans empiéter sur le territoire des autres et cultive des relations harmonieuses avec Utopia comme avec UGC, suggère dans son dernier éditorial la mise en place d’une charte…

Quels critères pour l’intervention des pouvoirs publics ? Pourquoi ces inégalités de traitement qui font que des salles en milieu « favorable » sont lourdement aidées sans qu’une exigence qualitative ne vienne en contrepartie? Pourquoi des salles qui font un travail extraordinaire dans des conditions difficiles n’ont jamais le moindre soutien ou purement symbolique? Les fonds publics peuvent-ils contribuer à l’implantation de multiplexes au prétexte qu’ils sont « indépendants » ?
Les subventionnements publics doivent-ils se contenter de nourrir un peu plus le marché des films porteurs américains en VF et des films porteurs français ou se doivent-ils de soutenir une politique culturelle destinée à élargir sans cesse le public des films de qualité, de favoriser leur pénétration en profondeur et sur la durée, conforter une politique de valorisation des auteurs, représentant une alternative réelle à la main mise des circuits sur le cinéma ?

L’éducation à l’image ne commence-t-elle pas par l’image donnée à la salle par une programmation cohérente, comme un signal fort donné aux spectateurs et aux jeunots en particulier ? Qu’à Bordeaux le Jean Eustache, à l’instar de bien d’autres salles subventionnées, fasse son lard de Pirates des Caraïbes, Spiderman 3, Transformers et autres 99 francs… ne donne-t-il pas argument à UGC, qui de son côté ne se prive guère de piocher dans le rayon Art et Essai une meilleure image et une justification supplémentaire à une carte illimitée aux effets prévisibles depuis son origine et qu’il est bien tard maintenant de déplorer ? Si UGC s’en prend aux salles municipales, UGC n’est pas tendre non plus pour les salles réellement indépendantes : à Bordeaux, UGC Ciné Cité drague jusqu’au plus petit poisson art et essai, et quand un distributeur n’accorde qu’une copie à la ville, il n’est pas rare qu’elle soit réservée au mastodonte. Et comment en vouloir aux distributeurs de ne pas oser contrarier la bête en province, alors qu’ils ont absolument besoin d’UGC pour sortir leurs films à Paris ?

Les salles municipales se plaignent de l’hégémonisme d’UGC et crient haro quand UGC défend sa position à Montreuil… mais quand elles mêmes peuvent peser de leur poids dans les commissions (et la chose est particulièrement sensible en province), n’ont elles pas parfois le même comportement que le monstre désigné ? Ainsi, lors de son implantation à Tournefeuille, ville de 20 000 habitants, Utopia a du réduire la voilure et s’en tenir à 470 fauteuils en raison du risque insensé qu’aurait fait courir aux salles municipales des villes voisines 150 fauteuils de plus : ces 150 places, bien évidemment consacrées à une programmation exigeante, vous êtes bien placés pour savoir combien elles nous font aujourd’hui cruellement défaut.
Preuve que les choses méritent analyse plus fine : Utopia a par ailleurs, amplement pétitionné pour que son « concurrent » direct l’ABC, à Toulouse, ait les moyens publics de rénover ses salles, et même UGC, dans ce cas-là, n’a rien trouvé à redire. Avant de se livrer à une guerre juridique, peut-être est-il temps, le Jean Vigo a raison de jouer cartes sur table, de faire une analyse approfondie de la situation, de faire participer pour une fois ceux qui sont constamment écartés des concertations et tenter la négociation…

Pour le moment, tandis que le Méliès s’interroge, à juste titre, sur son extension sur fonds publics, Utopia à Bordeaux se demande comment se sortir de ce guêpier ?
Fermer la salle et partir en banlieue vers une commune qui ne demandera ni taxe de parking ni taxe professionnelle ? entamer un recours, à l’instar d’UGC (un cabinet spécialisé se penche sur notre dossier) lancer une pétition ? une grande manifestation ? se présenter aux municipales à Bordeaux pour attirer l’attention sur notre cas… Nous n’aurions aucune peine à trouver des volontaires et la gazette ferait merveille sur le thème : « Votez Utopia pour sauver Utopia ».

TAXE PROFESSIONNELLE : une salle qui réalise une moyenne de 4999 entrées hebdomadaires, au prix moyen de 7 euros, qui vend des confiseries, passe de la pub… et autres recettes annexes, si elle est classée art et essai, même dans la plus petite catégorie, peut être exonérée de Taxe professionnelle. Une salle qui réalise 5 500 entrées hebdomadaires, qui n’a aucun produit annexe, a un prix des places moyen de 4,75 euros en raison d’une politique volontariste d’élargissement du public des films d’art et essai, qui est classée en catégorie « Recherche » peut se voir réclamer la Taxe Professionnelle. Le palier des entrées était à l’origine plus élevé. Ce sont les commissions de professionnels qui ont abaissé le seuil, qui n’est d’ailleurs pas cohérent avec les seuils pris en compte par la loi Sueur pour l’attribution des subventions publiques : en effet, jusqu’à 10 000 entrées, les collectivités peuvent subventionner certains multiplexes… on marche sur la tête !

Commentaires

1. Le vendredi, novembre 2 2007, 12:45 par yacine

quand on a un président qui augmente son salaire de 146%, faut pas s'étonner si l'état taxe tout ce qui bouge !!!!!

2. Le lundi, novembre 12 2007, 11:36 par Alain ROBERT

Autre lecture, bien que moins développé :
http://cinetribulations.blogs.com/t...
S'il est vrai que près de 20% des exploitants relèvent du droit public, ils captent moins de 2% des recettes de l’ensemble de l’exploitation. Alors je sais, les rares sociétés de cinémas réellement indépendantes comme Utopia ont un peu "le cul entre 2 chaises". Cependant, vous dites :
"Les salles municipales se plaignent de l’hégémonisme d’UGC et crient haro quand UGC défend sa position à Montreuil.
Il aurait fallu dire :
"Les salles municipales ET LES SALLES INDÉPENDANTES se plaignent de l'hégémonisme d'UGC et LES SALLES INDÉPENDANTES CRIENT HARO QUAND les salles municipales crient haro quand UGC défend sa position à Montreuil".
C'eût été plus juste et aurait davantage marqué les difficultés rencontrées et les différences qui vous caractérisent.

3. Le jeudi, novembre 15 2007, 12:36 par Maria la gueuse

c'est juste que ça fait référence à la dernière démarche en date des salles municipales, mais tout le monde se plaint de l'hégémonisme d'UGC... pas que les salles indépendantes, les circuits aussi: allez demandez à Gaumont, à CGR ce qu'ils en pensent.... Et les salles indépendantes, ont du mal avec tout le monde sans exception, y compris les salles municipales.... et les salles municipales se plaignent des salles indépendantes, mais aussi des autres salles municipales etc.... eh oui coco, rien n'est simple!!! je dirais même que c'est un beau bordel!

4. Le dimanche, décembre 30 2007, 14:19 par Champagne au mont d'or

Bonjoèr, sur ce point : 'un cabinet specialise se penche sur notre dossier' ; je ne vous suis pas toutt à fait :) billet intéresant en tout cas ! toujours un plaisir de ous lire, @+

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