Réponse à Lionel, spectateur d’Utopia Saint-Ouen l’Aumône depuis la première gazette…

Bon, j’ai un moment de répit, et je reprends ta longue lettre.

Rappel : On a laissé faire les multiplexes, on a laissé faire la carte UGC…
Jospin disait un truc genre « on ne peut rien contre le marché » on a fait les CDEC pour encadrer les multiplexes (rires...) et Tasca calmait le jeu en promettant un encadrement sévère des cartes... Au début des multiplexes, quand Utopia interpellait au Festival d’Avignon ce cher Emmanuelli, qui était je crois président de la commission culture du PS, il nous répondait qu’il ne connaissait pas le dossier! Nous on jouait les oiseaux de mauvais augure et on prédisait ce qui allait se passer. On pétitionnait, on allait au ministère, on démissionnait du GNCR au moment du premier multiplexe, on a cessé de cotiser à l’AFCAE quand celle-ci incitait les salles à adhérer à la carte illimitée... Pas besoin d’avoir une boule de cristal, pourtant, pour deviner ce qui aller se passer. Dans tous les domaines, c’est le même topo : on déboule sur un vrai problème de société qui répond au même laisser faire politique et qui va de l’économie à l’agriculture à la culture, à l’écologie…

C’était là qu’il fallait bouger (tu parles de solidarité ?) Il fallait anticiper, réfléchir, là comme ailleurs. On à l’air de découvrir ! On récolte tout bêtement ce qui a été semé : les gros sont devenus plus gros, ils se battent entre gros et comme ils ont des problèmes de gros ils deviennent plus réactifs... Les politiques font semblant de réparer d’une main ce qu’ils ont laissé détruire, voire aidé à détruire de l’autre... Était-ce bien le moment de lancer le débat ? dis-tu... Outre que c’est pas nous qui l’avons lancé celui-là très précisément, nous on n’a jamais cessé. Ce qu’on dit maintenant, on l’a toujours dit et si vous le remarquez tout à coup, c’est que ça vient en contre point d’une histoire très émouvante de grand méchant loup et de petit chaperon rouge, bien simple, bien facile à avaler. Mais si on ne se laisse pas bouffer le mental par l’affectif et si on réfléchit un peu sérieusement, si on approfondit vraiment, on verra que tout n’est pas aussi simpliste.

La situation est tendue. Très tendue et à nouveau Utopia répète ce qu’il répète depuis trente ans : il faut un secteur indépendant fort, avec une politique volontariste de défense du film. Un autre cinéma est possible : question de travail, question de méthodes, question de réflexion… il faut se poser des questions de stratégie, des questions de structure et battre en brèche les préjugés, interroger les idées reçues, inventer, innover…

Il ne serait pas bon pour le cinéma que, dans un avenir proche, les circuits restent en tête à tête avec les salles dépendantes des politiques publiques.
On nous dit que ce serait terrible si UGC cessait d’un coup de faire de l’Art et essai, on répond qu’une municipalité succédant à une autre, les animateurs les plus performants peuvent passer à la trappe du jour au lendemain et que la situation économique étant ce qu’elle est, il se pourrait bien que dans le futur les communes cherchent à faire des économies. De plus les salles publiques ne sont pas armées pour un retournement de tendance.
Globalement : plus de 20 % des salles sont publiques, 35% associatives (souvent dépendantes du public) Le public représente 2,6% des entrées et l’associatif 8% (et dans l’associatif il y a les studios de Tours, Utopia 95... qui viennent gonfler les chiffres) mais quand on sait que toutes ces salles programment, pour la plupart, un petit peu d’art et essai, mais font l’essentiel de leurs entrées sur les films porteurs en VF.... On peut en déduire à la louche que ce n’est pas le soutien que ces salles apportent aux distributeurs indépendants, aux cinématographies fragiles...qui va permettre de faire vivre les films et les distributeurs qui les distribuent. De plus, j’insiste, toutes ces salles dépendent du bon vouloir des politiques et leur bon vouloir d’aujourd’hui ne sera peut-être pas leur bon bouloir de demain.

Question : quelle alternative culturelle durable ces salles là apportent elles à la culture dominante des circuits ? A quoi ça sert de faire des salles qui s’alignent sur la programmation des circuits, à quoi ça sert de rajouter 50 copies aux Bronzés 3… Bon je caricature et il faudrait creuser davantage, car il ne faut pas non plus tout mélanger, beaucoup de ces salles font un boulot d’enfer, c’est une question de personnes, d’associations de spectateurs, beaucoup de ces salles sont peu aidées si d’autres le sont trop et n’importe comment... il y a des gros qui roupillent, des petits qui frétillent... et versa vice. Mais dans tous les cas, une salle dépendante de l'argent public dépend de l’évolution des politiques publique (on refuse actuellement de signer le contrat d’Aulus, entre autres parce qu’il y est stipulé que nous devons nous conformer à la politique municipale...)

Les distributeurs indépendants eux, ont besoin des circuits, ont besoin de salles qui soutiennent les films et chaque salle compte, mais certaines comptent plus que d’autres. Fragilité supplémentaire, ils sont aussi tributaires de l’évolution des autres supports, de l’arrivée du numérique, etc. Ils ont besoin pour survivre de salles qui s’engagent et obtiennent des résultats sur leurs films. Si cent salles en France étaient capables de remonter 2000 entrées chacunes sur un film africain indépendant, la distribution/production des films africains retrouveraient une raison d’être.

IL FAUT DES SALLES INDÉPENDANTES DE TOUT (des circuits comme du public) qui aient une relative force économique. Il faudrait susciter la création de nouvelles salles autonomes, non dépendantes des fluctuations politiques, avec des animateurs suffisamment accrochés à leur rocher pour pouvoir encaisser quelques tempêtes (on réduit la voilure, on grignote les réserves...) comme Utopia, les Studios à Tours, le Sémaphore à Nîmes, Pandora à Achères... toutes indépendantes les unes des autres... mais les règles sont telles que entre Taxe de Parking, Taxe Professionnelle, coût de l’immobilier… plus aucune salle ne peut se créer sans avoir le soutien d’une municipalité, avec tous les effets secondaires que cela suppose. Pour résumer : La Concentration provoque en contre point des réactions compensatoire d’assistance. IL FAUT PENSER DÉCONCENTRATION… Si on veut s’en sortir. Pareil en écologie : la survie de cette foutue planète ne se fera pas sans qu’on aborde la notion de « décroissance »…

POLITIQUES PUBLIQUES ET INDÉPENDANCE :
Il n’y a pas d’indépendance éditoriale sans autonomie financière. On pense (on prouve et on n’est pas les seuls) qu’il est possible d’inventer une relation entre les pouvoirs publics et les animateurs de salles basée sur un accompagnement mesuré et stimulant, qui permettrait aux salles de vivre en laissant la plus grande marge de manœuvre à ses initiateurs. Le cinéma a besoin du « public », mais il faut que le public « accompagne », juste ce qu’il faut pour favoriser, stimuler l’initiative. Il n’est pas sain qu’il se substitue à l’initiative privée quand ce n’est pas absolument nécessaire, ni qu’il l’étouffe de trop d’assistance. On peut s’interroger sur ce qui fait que, presque systématiquement, ce qui est construit par le public explose les budgets prévus... On a conseillé beaucoup de communes, et on observe que si certains maires gèrent avec le plus grand sérieux et le plus grand bon sens, d’autres sont à côté de leurs pompes et là aussi, ça ne concerne pas que le cinéma (nos éditos fourmillent d’exemples… je t’en fais une revue quand tu veux)

Le Maire de Montreuil, entraîné par des élus communistes du 84, était venu nous voir à Avignon, il avait été assez épaté et nous avait invités à lui expliquer comment diantre on faisait pour gérer un pareil centre culturel en payant les investissements et sans recevoir un sou de subvention d’équilibre. Il versait à l’époque une subvention de 3 ou 4 MF, (si je me souviens bien, il faudrait que je retrouve les bilans qu’il nous avait filés) pour une programmation pâté d’alouette. Il était d’autant plus intrigué qu’à l’époque on était depuis 3 ans à Saint Ouen, dont tu reconnaîtras que le territoire est moins favorable que celui de Montreuil, et qu’on parvenait à un chiffre d’entrées plutôt meilleur, on remboursait nos travaux, et on avait la programmation que tu sais. On lui avait expliqué, après étude, qu’il y avait un potentiel de spectateurs à Montreuil, bien plus important qu’à Avignon et à plus forte raison qu’à SOA et qu’il pouvait avoir l’équivalent d’Utopia et même mieux, sans débourser un sou. On lui avait expliqué nos principes de fonctionnement, ceux qu’on recommande à toutes les communes qui nous interrogent et que certaines ont mis en pratique :

L’exploitant est réellement responsable de ses actes, a toute autonomie éditoriale et obligation d’équilibre, il s’engage sur un objectif clair. La mairie fait un bail (monovalent, à usage exclusif de cinéma Art et Essai Recherche : un bail tout commerce favoriserait une spéculation future, or il est important que le terrain qui a été donné à bail pour trois sous revienne à la collectivité en cas de défaillance de l’exploitant), la mairie cautionne les emprunts pour 50%, l’autre partie de la caution étant apportée par l’IFCIC dont les commissions liées au CNC sont d’une bonne compétence. Bien entendu l’exploitant donne aussi sa caution, même s’il n’a rien, ce qui était notre cas, mais c’est la preuve qu’il prend les choses aux sérieux, qu’il y croit et fera durablement de son mieux.
On a découvert il y a peu les SCOP et les SCIC et on se dit qu’il n’y a pas mieux comme statut pour justement que tout le monde ait sa part de responsabilité définie, y compris les salariés qui deviennent ainsi responsables et maîtres du devenir du lieu dans lequel ils travaillent, responsables de sa pérennité et donc de la pérénité de leur emploi. On est nous-même en train de se transformer en SCOP et on conseille très vivement à Utopia SOA de faire de même car il n’y a pas plus ambigu et moins pérenne  que le statut associatif. Avantage supplémentaire : ça amène aussi à repenser le fonctionnement de « l’entreprise » le rapport à l’initiative économique, le rapport au travail, à la polyvalence, le rapport public/privé… Bref tout est dans tout et les questions qu’on pose dans le cinéma sont aussi un questionnement du fonctionnement de la société dans son ensemble. Et n’est-ce pas le but de la culture de provoquer la réflexion à tous les étages ? Déconcentration + responsabilisation des personnes et tu changes la face du monde… Bon, on n’y est pas encore !!!

Pour revenir à Montreuil, le maire a donc commencé à tenir compte de nos conseils, a embauché une fille passée par Utopia, qui a bien redressé la barre, a commencé à faire une programmation art et essai pur jus avec journal, a augmenté le nombre de spectateurs, a réduit les coûts...malgré des rapports pesants avec la mairie, jusqu’au jour où elle a voulu programmer une semaine de films palestiniens dont le maire a demandé la déprogrammation... elle s’est fait virer…

LA CULTURE EST-ELLE LIBRE QUAND ELLE EST SOUMISE AU BON VOULOIR DES POLITIQUES ?
Là nous mettons donc le doigt à l’occasion d’un exemple un peu extrême sur l’inconvénient intrinsèque à la dépendance économique: y a-t-il liberté de programmation (et de publication à plus forte raison...) lorsqu’on dépend de « politiques » ? Nous-mêmes, lorsque nous sommes arrivés à Saint Ouen l’Aumône, puisque la Mairie était caution pour les emprunts, nous avons eu droit à deux représentants de la Mairie dans notre association. A la première réunion, ils ont critiqué notre programmation, en réclamant films grands publics en VF : ils étaient élus par toute la population, il fallait qu’on fasse plaisir à tous leurs électeurs... on les a virés et on a tenu bon. Pas de chantage économique possible, on n’avait pas besoin d’eux et le jour où ils ne seraient plus d’accord avec notre politique, ils n’avaient qu’à résilier le bail. En 13 ans, nous n’avons plus fait d’AG et nous n’avons plus convoqué les représentants de la Mairie (le maire, lui, nous foutait une paix royale). Certes, imposer notre façon de voir les choses était difficile, il a fallu bosser pour convaincre le public Saint Ouennais qu’il serait obligé de venir voir les films en VO Ca s’est fait petit à petit. Au début ils faisaient la gueule, puis on avait l’air gentils... Au bout du compte (alors qu’à l’époque on n’avait même pas accès aux films porteurs Art et Essai, ni aux sorties nationales) on a fini par imposer une politique qui a fait d’Utopia un lieu que tu soutiens depuis le début. Or, si tu lis tous les dossiers et rapports sur les salles municipales, ce truc là revient sans arrêt : il faut faire plaisir à tous… Nous on dit : on doit être une alternative au marché dominant et donc entraîner les gens à changer leur façon d’aller au cinéma, à s’ouvrir au plus grand nombre de films possible et ça c’est impossible si on ne donne pas le signal fort d’une programmation typée, passionnelle, subjective, défendue de la même façon par des écrits personnalisés dans des lieux chaleureux qui ne ressemblent pas à des multiplexes, qui affichent une anti-modernité salutaire. Il faut expliquer sans répit aux hordes de scolaires qui fréquentent nos salles qu’on peut faire des choix différents et que s’ils ne voient pas l’affiche de Taxi 8 en façade ce n’est pas un hasard… C’est notre façon de concevoir l’éducation à l’image et les gosses, devenus adultes, nous en parlent encore longtemps après.

Était-ce bien le moment de lancer le débat ? Ce n’est pas ISF qui l’a lancé… On l’a saisi au vol : outre qu’Utopia est réellement menacé, lui, à Bordeaux, et que se faire entendre maintenant et partout est une question de survie, on s’agace d’entendre dire et écrire des choses simplistes et réductrices. Le Méliès n’est pas menacé du tout. Le Méliès est bien au chaud dans la couveuse municipale et joue très bien son rôle. C’est son évolution vers quelque chose qui ressemblerait à un petit cousin d’un multiplexe qui est mis en question par UGC et MK2: plus de 1000 places… Nous on n’en voudrait pas, on ne saurait pas quoi en faire, vu nos choix programmatifs. On a sous les yeux le Jean Eustache à Pessac, qui est le cousin du Méliès et qui a commencé en programmant dans sa salle de 350 places, cultureusement baptisée Fellini, Pirates des Caraïbes 2 !

Le Méliès n’est pas menacé, pas plus que le Jean Eustache n’aurait été menacé s’il était resté sur ses trois salles… Pas plus qu’Utopia à Saint Ouen n’aurait été menacé en restant sur 4 écrans (l’extension de ce dernier n’a rien de comparable. Le navire à Valence vivait bien sur quatre écrans, je ne vois pas qu’il s’en sorte mieux, maintenant qu’il a récupéré le gros bateau de 6 salles et de 1500 fauteuils du Palace... Le Jean Eustache semble même bien emmerdé, avec ses salles qu’il n’arrive pas à remplir avec leur look de multiplexe (on dirait le projet de Montreuil), au point qu’il se met à faire du dumping pour parvenir à attirer le monde. Il est faux de dire qu’UGC cherche à liquider le Méliès. Ca s’appelle de la désinformation. Dans leur recours, UGC et MK2 prétendent qu’en s’agrandissant, Le Méliès va passer Pirates des Caraïbes et autres films porteurs (comme le fait le Jean Eustache)... bien sûr, on sait nous que le Méliès ne passe jamais de films porteurs médiocres et fait une programmation art et essai pur jus, poussé par l’intransigeance culturelle de Brard qui ne permettrait pas que sa salle programme à prix cassés les mêmes films que MK2 ou UGC... Mais une fois sa salle construite et son directeur appelé à d’autres responsabilités, le maire parti planter ses choux… Quid de la suite ?

Tu te poses en spectateur qui veut juste continuer à voir les films qu’il aime...
C’est une attitude qui n’interroge que la satisfaction immédiate. Est-ce qu’il ne faut pas réfléchir à plus long terme ? Par exemple : dans les CDEC il y a toujours eu des représentants des « consommateurs ». Ils auraient pu, se projetant dans l’avenir, analyser et s’opposer à l’implantation des multiplexes. Ils ont toujours voté pour (sauf exception que j’ignore) au prétexte immédiat que des cinémas nouveaux (youpie) ça va diversifier l’offre… Est-ce si simple ?

Pourquoi tous les maires de France veulent-ils désormais avoir leur salle de cinéma, leur Festival-paillettes ? Pourquoi beaucoup on favorisé d’une main et souvent à grand frais la création d’un multiplexes, municipalisant en même temps des salles mises ainsi en danger, ou créant ensuite à leur frais des salles? Ils ne parlent pas entre eux, les Maires ? Ils ne se concertent pas sur une stratégie d’aménagement du territoire ? Ils ne regardent pas ce qui marche ailleurs ? Là aussi on trouve de tout... A Montreuil, ville gavée d’artistes, d’un public au niveau élevé, à portée de transports en commun de Paris... deux lieux pourraient vivre en toute indépendance, la concurrence bien comprise pourrait en plus avoir des effets stimulants. Mais ce n’est pas dans l’air du temps : Il faut faire gros, on ne jure que par les Multiplexes, et les salles Art et Essai elles-même veulent gonfler, grossir, se donner des airs résolument modernes (des airs de multiplexes)... alors qu’il faudrait simplement se poser la question de faire plus humain, résister à l’air du temps. A Saint-Ouen, Pontoise, Achères, dans des villes beaucoup plus petites, beaucoup moins favorables, Utopia, Pandora, réalisent un travail et des entrées, qui valent bien ceux de Montreuil (Festivals mis à part, mais ils font l’objet de subventions particulières...), tiennent les films plus longtemps avec pourtant moins de fauteuils…
 
LE SPECTATEUR CHOISIT-IL ET DÉFEND-IL SON CINÉMA EN FONCTION DE SA STRUCTURE JURIDIQUE ?
Ce n’est pas de ça qu’on cause et ce n’est pas la stucture juridique qui est importante : on peut être une association et se gaver de fric, on peut être une SARL et faire entreprise d’intérêt public, ne pas avoir de bénéfices ou les réinvestir dans le ciné, être SCOP et la détourner de son sens, etc. Ce qui est primordial et qui devrait à mon sens compter énormément dans le regard des spectateurs, c’est l’autonomie.
La possibilité d’être libre de dire, de contester, de poser des questions qui dérangent, de provoquer des débats qui décoiffent... Bien sûr que les spectateurs devraient demander des comptes sur ce que les élus font de leurs impôts !!! Quand on s’agite contre les subventions données à Jonnhy halliday, quand on proteste contre le Festival au Féminin de Bordeaux, Avignon capitale de la Culture de l’an 2000, Le Marathon des mots, Toulouse capitale européenne, etc. Tu penses qu’on ne devrait pas ? les comptes ne sont pas neutres, surtout lorsqu’il s’agit de financements publics. Un spectateur, c’est aussi un citoyen, un animateur de salle, c’est aussi un citoyen et chacun a le devoir de suivre ce qui se fait en son nom, avec sa contribution, sa caution.
On passe des films de Ken Loach, de Guédiguian... de tout un tas de gens dont le discours nous fait vibrer, qui causent justice sociale, qui interrogent le fonctionnement de nos sociétés... et il faudrait qu’il n’en reste rien quand on ressort à la lumière ? Alors, quand il est possible d’équilibrer son budget en ayant le privilège de s’occuper d’un cinéma (il y a plus dur), on se dit qu’on a comme une sorte d’obligation d’essayer de faire au mieux et au moins cher, parce qu’on sait que nous sommes dans une société furieusement inégalitaire et qu’on est très loin d’être les plus mal lotis. Quand on entend qu’à Montreuil (France 2 la semaine dernière), il faut 9 ans à une mère célibataire avec un enfant et un travail pour trouver un logement social, qu’il y a des milliers de gens dans ce cas, on se dit qu’il y a peut-être des priorités et que l’argent public a peut-être mieux à faire qu’aller sur un projet (qui va tourner autour de 10 ou 12 millions d’euros) alors qu’il pourrait parfaitement s’auto-financer et même être bénéficiaire pour son exploitant (voir le statut suggéré plus haut). C’est ce qu’on s’est toujours dit partout.

« Il sera temps ensuite de réfléchir aux politiques de la ville à l’égard du cinéma » : là, nous ne réagissons pas pareil. Là, il y a deux philosophies : nous on dit : c’est avant de mettre en route une politique qu’il faut réfléchir. Toi du dis : on agit d’abord, on réfléchit ensuite... Par contre, nous on en voit des urgences pour lesquelles il faudrait être solidaires… nos copains de Calais nous causent tous les jours de ces centaines de migrants qui dorment dans les bois autour de la ville…
Mais il ne suffit pas qu’on nous agite un drapeau avec écrit solidarité devant le nez pour qu’on  fonce : Montreuil est un élément de la politique générale publique de notre territoire, tout comme Pessac, comme le millier de lieux où les mairies s’impliquent et tu dis toi-même que tu constate que c’est pas si probant que ça partout.  Si le CNC a enclenché depuis deux ans une réflexion sur les rapports entre ville et cinéma, sur l’influence de la forme juridique sur le comportement des marguerites, c’est peut-être qu’il pense aussi qu’il y a bien besoin de réfléchir. Suggestion : ce Stéphane Goudet est un garçon formidable, avec beaucoup de compétence et de talents. Pourquoi le Maire de Montreuil ne ferait-il pas ce qu’on a fait à Tournefeuille : il fait un bail emphythéotique, se porte caution pour les emprunts, Goudet et son équipe deviendraient totalement Maîtres d’œuvre du lieu, ils pourraient le personnaliser de façon formidable et pérenne : même si Brard était remplacé par un UMP ou un extrême droite, Goudet resterait maître à bord de son navire, et UGC n’aurait plus rien à dire : initiative indépendante... Et en plus, le ciné pourrait adhérer à ISF... Ce serait pas formidable ça ? et ça changerait tout. ISF pourrait même le soutenir d’un coup de SFEIC mutualisé. Chiche !

Bon ! la lettre est longue, mais ta longue assiduité et ton constant soutien méritaient bien cet effort là. Qui est un peu collectif puisque Michel et Patrick ont apporté leur grain de sel à la chose. En tout cas, sois rassuré : UGC ne mangera pas le Méliès.

Bien cordialement.


Les interrogations d’un spectateur

« Après le ralliement des salles du réseau MK 2 à la carte UGC, fait qui est finalement passé comme une lettre à la poste, sans trop d’agitation et de remous ; voilà un nouveau débat qui, lui, fait un peu plus de vagues : la décision par le groupe UGC d’empêcher par voie juridique l’extension du cinéma Le Méliès de Montreuil, amplement relayée par les medias et le monde artistique, serait peut-être l’occasion rêvée pour repenser les politiques des villes à l’égard du cinéma et de mettre le doigt sur les ambivalences, les contradictions et les disparités d’un système qui se veut le défenseur d’une certaine idée que les pouvoirs publics se font des salles de cinéma, mais peut parfois aussi, produire des dommages collatéraux préjudiciables à l’ensemble des salles indépendantes (municipales ou non). »

Le début de l’édito commun Utopia (St-Ouen / Pontoise) – Pandora d’octobre 2007 est pour le moins surprenant... L’offensive contre un cinéma d’Art et Essai, à la programmation exemplaire, Le Méliès de Montreuil, ne justifierait donc pas la réaction solidaire et immédiate de tous les exploitants attachés à une certaine idée du cinéma. Non, elle serait seulement l’occasion rêvée de repenser les politiques de la ville à l’égard du cinéma. La suite de la lecture montre que loin d’être une réaction locale, il s’agit d’une position de principe commune à tous les Utopia et leurs disciples, d’Achères, de Calais et peut-être d’ailleurs, réunis au sein de l’association « Indépendants, Solidaires, Fédérés » (ISF * ).  Le premier communiqué officiel de l’ISF prend donc prétexte du recours devant le Tribunal Administratif formé par UGC et MK2 contre l’autorisation d’extension du Méliès pour montrer que la situation dans le monde de l’exploitation est confuse, compliquée, chaotique et qu’i faudrait plus de transparence.

Certes, mais était-ce bien le moment de lancer le débat ? Qu’est-ce qui est essentiel aujourd’hui du point de vue d’un spectateur curieux et ouvert comme les aime Utopia ? Pouvoir continuer à voir les films qu’il aime et que les seuls circuits traditionnels ne lui permettent pas de voir.

Quelles sont les salles qui lui permettent de voir ces films ?

  1. Des salles dirigées par des exploitants privés. C’est le cas de ceux regroupés sous la bannière ISF.
  2. Des salles publiques, soutenues par des municipalités éclairées. C’est le cas du Méliès, soutenu par la municipalité de Montreuil. Prétendre, comme le fait le communiqué que le maire de Montreuil serait « le véritable bénéficiaire » de ce projet n’a guère de sens. Depuis quand serait-il électoralement payant de subventionner une salle à la programmation aussi pointue ? Ce n’est pas, en tout cas, l’analyse qu’ont faite les maires de Cergy et de Conflans, le premier se mettant totalement au service d’UGC et le second votant d’une main en CDEC l’extension du multiplexe Pathé et arrosant de l’autre le cinéma municipal de centre ville.
  3. Des multiplexes, pour des raisons commerciales. C’est le cas de nombreuses salles parisiennes qui y trouvent leur intérêt. Ce fut le cas de l’UGC Ciné Cité de Cergy le Haut qui, dans un premier temps, pouvait programmer 5 à 6 VO par semaine. Quand ils se sont aperçus que cette programmation suicidaire ne permettait pas d’en finir avec Utopia, ils sont revenus à des choix nettement plus commerciaux.


Ce spectateur choisit-il son cinéma en fonction de sa structure juridique ?
Non. Les seuls critères de choix qui vaillent sont la programmation, la proximité et le prix. Le cinéphile de Cergy va à Saint-Ouen ou à Pontoise, celui de Montreuil ou de Rosny va à Montreuil. Ni l’un ni l’autre ne se préoccupant de savoir s’il entre dans un lieu public ou dans un lieu privé.

Ce spectateur défend-il son cinéma en fonction de sa structure juridique ?
Non. Les 5000 pétitionnaires et les 1700 spectateurs d’Utopia qui adhèrent à l’ASCUt en 2003 ne défendent pas un cinéma privé. Ils défendent un cinéma qu’ils aiment. Leur cinéma. Et ils ont raison. Les spectateurs qui se mobilisent aujourd’hui autour du Méliès ne sont pas les agents électoraux du maire de Montreuil. Ils défendent un cinéma qu’ils aiment. Leur cinéma. Et ils ont raison.

Le point de vue défendu par l’ISF a-t-il un sens pour ce spectateur ?
Oui. A condition de ne pas mettre tout le monde dans le même sac :

  • Le Cinéville de Conflans, mis sous perfusion par la mairie, dont la programmation est souvent concurrentielle à celle de Pandora et Le Méliès qui ne menace personne.
  • Le cinéma municipal de Vauréal, dont la création ne correspondait à aucun besoin réel, étant donné la proximité de nombreuses salles et Le Méliès qui ne menace personne.

 
L’appel à un débat sur les politiques de la ville à l’égard du cinéma est-il pertinent ?
Bien sûr. Mais surtout pas au moment où un lieu comme Le Méliès est menacé. Le seul mot d’ordre ne peut être aujourd’hui que : tous aux côtés du Méliès contre UGC et MK2, dont le but est de liquider un petit adversaire pour de mauvaises raisons, en attendant de s’attaquer à d’autres. Il sera temps ensuite de réfléchir aux politiques de la ville à l’égard du cinéma.

Un Grenelle de l’exploitation peut-il être une solution ?
Les symboles ont un sens. Choisir ISF comme nom est un clin d’œil. Appeler à un Grenelle  est bien plus que cela. Rappelons que les accords de Grenelle de 1968 ont permis au pouvoir gaulliste et au patronat d’en finir avec une immense grève générale au prix d’augmentations de salaires, vite annulées par une inflation galopante.
Il s’agit sûrement d’un oubli de la part d’ISF qu’on n’imagine pas jouer, dans une telle réunion, le rôle de la Confédération Générale des Petites et Moyennes Entreprises (CGPME), aux côtés d’UGC, MK2, Pathé et consorts qui joueraient le rôle du CNPF, l’ancêtre du MEDEF, face aux salles municipales qui représenteraient les syndicats de travailleurs. À moins que la référence n’existe que par rapport au récent Grenelle de l’environnement en ne considérant pas qu’il s’agit, là aussi, d’un marché de dupes, visant à faire croire qu’il serait possible de régler les problèmes de la planète et de ceux qui l’habitent sans  remettre en cause la puissance des grands groupes économiques  et la logique du profit. L’édito commun Utopia / Pandora se termine par un appel à plus de transparence et de concertation. Il ne faudrait pas oublier, avant toute chose, la solidarité envers une salle, Le Méliès, qui défend le cinéma qu’on aime ; une salle qui serait la nôtre si l’on habitait à côté, une salle menacée par ceux-là mêmes qui, au nom de la concurrence libre et non faussée, ne rêvent que d’hégémonie. L’Histoire ne manque pas de « petits » qui, n’ayant pas su s’unir à temps, se sont fait dévorer par les « gros ».

Lionel Zucker, spectateur d’Utopia Saint-Ouen l’Aumône depuis la première Gazette.

* « Indépendants », certes ; « Solidaires », en tout cas pas d’un exploitant de qualité menacé par le plus grand des prédateurs ; « Fédérés », à condition de faire partie de la famille.

Commentaires

1. Le samedi, décembre 22 2007, 16:47 par Thierry Collin

Bonjour,

Tous ces commentaires permettent de mieux cerner les enjeux de ce qui se passe à Montreuil. j'ai failli signer la pétition en passant à Montreuil l'autre jour, et finalement non.

on sent bien la maîtrise d'Utopia sur ce sujet du cinéma art et essais avec programmation indépendante.

Un Utopia à Montreuil alors en complément du Méliès ?

Et quid du complexe art et essais futur prévu porte des Lilas par la mairie de Paris (appel d'offre en cours)? il serait sur la même zone d'attraction que le cinéma de Montreuil.

Pour en revenir au Méliès vous remarquerez que la forme de leur programme ressemble fort à la Gazette d'Utopia -un petit journal avec programmation sur plusieurs semaines à l'avance-

en parlant de programmation, il vient de sortir un film à voir absolument, il s'agit De la Graine et Le Mulet. et pourtant dans de nombreuses villes de France moyennes comme Saint Nazaire par exemple, il ne sera pas programmé.

Salutations.

Thierry Collin

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