A propos de "Qu'un seul tienne et les autres suivront"

Un premier film en première page de notre Gazette : un vrai coup de coeur !

Et deux avant-premières pour vous le faire découvrir : une à Tournefeuille autour du thème des prisons, et une à Toulouse en présence de la réalisatrice.

La seule chose que j'ai envie d'ajouter pour défendre ce film, c'est ce qu'en dit sa toute jeune réalisatrice, Léa Fehner. Sa manière d'aborder les choses, les gens, la vie... avec humilité et générosité, en disent plus que n'importe quel grand discours.

"Il arrive parfois qu’une image, aperçue au hasard, vous saisisse et fasse naître le désir d’un film. Une image de celles qui vous taraudent, vous hantent et ramènent à la surface les sentiments cachés qui vous habitent. de celles qui vous interrogent suffisamment pour vous pousser sur plusieurs années à la résoudre, à la comprendre, à l’explorer. Aux abords d’une prison auprès de laquelle je passais chaque matin, une femme s’était mise à crier. Elle essayait de parler à l’homme, son homme, qui vivait derrière les hauts murs. Son corps se dressait, hurlait, hissant sa frêle silhouette sur le bout de ses pieds pour essayer de l’atteindre. Ses mots étaient trop souvent avalés par le bruit de la rue mais elle résistait et luttait pour que sa voix le traverse… Il y avait pour moi à cet endroit quelque chose de terriblement indécent et de terriblement fort. par delà les murs, les barbelés, le regard des passants, le bruit des voitures et les barreaux de la prison, un homme et une femme exposaient leur intimité pour continuer à la vivre. Je fus profondément marquée par le geste de cette femme, par son obstination à communiquer, par son mépris des regards extérieurs comme par l’extraordinaire liberté qui émanait de son acte. Un défi aux murs et au monde.

Pendant plusieurs années, je me suis mise à écouter ces voix, celles qui traversent les murs, celles qui défient le silence et essaient désespérément de créer un pont entre deux mondes. "Qu’un seul tienne et les autres suivront" est né de ces voix et de ce cri."

Léa FEHNER


ENTRETIEN AVEC LA RÉALISATRICE


"Qu’un seul tienne et les autres suivront ". Le titre est un peu énigmatique, d’où vient-il ?

Je voulais un titre qui soit comme un appel, une parole de résistance, une injonction à "tenir" face à l’adversité que chacun de mes personnages traverse. Quelque chose qui parle aussi du courage que chacun déploie au coeur de son histoire. Une idée à laquelle… je tiens, à l’évidence, puisque j’ai déjà fait un court-métrage qui s’appelait : "ceux qui tiennent les murs".

J’ai toujours eu envie de montrer des personnages qui essaient de tenir debout, d’attraper leur histoire quel que soit leur environnement, quelles que soient les difficultés qu’ils traversent, c’est peut-être cette notion de dignité que j’ai trouvée dans ce titre-là.

Il contraste aussi avec la première scène du film à l’entrée du parloir de la prison, où l’on voit une femme qui crie, qui implore de l’aide et qui ne reçoit comme réponse que le silence. Les "autres" ne sont pas là. On comprendra au cours du film ce qui se cache derrière ce silence. c’est ce paradoxe entre solitude et communauté que je voulais explorer, paradoxe qui se vit très fortement dans le parloir d’une prison. L’atmosphère d’un parloir peut être très lourde, mais on y surprend aussi des instants presque heureux. J’ai moi-même assisté une fois à une scène complètement folle, à la maison d’arrêt de Villepinte. Au milieu du parloir, une femme a perdu les eaux et cela a été tout à coup la communion autour d’elle, la vie et la joie qui entraient là.


Comment sont nées ces trois histoires qui composent le film et que relie le parloir de la prison ?

Lorsque j’habitais Toulouse, mon collège jouxtait une prison, la prison Saint Michel. Mes amis et moi étions fascinés par ce voisinage et tentions tout le temps de voir quelque chose derrière les murs, à travers les grilles. Pour moi, il y a eu un choc fondateur : un jour, une femme est arrivée et a fait un parloir sauvage. Elle s’est mise à hurler des choses très intimes pour que son mari l’entende depuis sa cellule. Et cette image ne m’a plus quittée.

Alors, il y a six ans, j’ai commencé à travailler pour SEp 91 (Soutien Ecoute prison) à Fleury Mérogis, une association qui prend en charge les familles en attente de parloir. Nous étions installés dans une petite guérite à l’entrée de la prison, et essayions d’aider les familles dans leurs démarches administratives, demandes de permis ou autres. On écoutait, s’occupait des enfants, on faisait leur courrier aussi, car beaucoup de gens ne savaient pas écrire… J’y ai fait de nombreuses rencontres, souvent très fortes, des amitiés se sont liées, et j’ai commencé à vouloir parler de ces histoires que je traversais…

A peu près au même moment, et dans un autre genre, il y a eu aussi une série de photos qui m’ont marquée, celles de Mathieu Pernot, "Les hurleurs", des scènes de parloirs sauvages qu’il a prises aux abords des prisons de Barcelone et d’Avignon et qui ont ramené à la surface l’image de cette femme de la prison de St Michel…

De toutes ces visions accumulées depuis l’adolescence, émergeait très fortement une question qui est celle du lien. pourquoi en prison, certains "tiennent" et d’autres pas ? Pourquoi certains abandonnent ceux qui sont dedans et d’autres leur sacrifient leur propre liberté ? Mon envie de ce film est née de tout cela.


Mais pourquoi trois histoires ?

Deux d’entre elles ont une assise dans la réalité.

Laure, la très jeune fille amoureuse d’un garçon qui se retrouve en prison, m’est apparue, une fois, à Fleury Mérogis. Une gamine, perdue dans un immense sweatshirt, très jolie, et qui venait voir son "cousin". Sa présence avait quelque chose d’incongru, elle était tellement jeune, tellement pas à sa place, j’ai eu envie de raconter ça, la rencontre de la prison et de ce corps-là, de jeune fille.

Zohra, la mère dont le fils a été assassiné, m’a été inspirée par une amie de ma mère, une Algérienne dont le fils était mort dans un camp militaire pendant la guerre. Elle ne l’avait appris que trois jours plus tard et m’a confié : "ce qui m’a été le plus insupportable, c’est qu’au moment où mon fils est mort, je n’ai rien ressenti". Comme si le lien de la chair avait dû la prévenir par je ne sais quel moyen ! Le drame de la mort d’un enfant me touche particulièrement. "Ceux qui tiennent

les murs", mon court-métrage, parlait déjà de cela. J’ai observé que certaines personnes confrontées à ce drame continuent à entretenir violemment leur souffrance pour se priver de toute possibilité d’apaisement, ressentant que tant qu’elles souffrent ainsi, leur enfant, en un sens, reste vivant.

Pour la troisième histoire, celle de Stéphane, qui semble apparemment plus romanesque, plus éloignée de moi, c’est la notion d’identité, la difficulté de prendre sa vie en main, la peur de ne pas devenir celui qu’on aimerait être que j’ai eu vraiment envie de travailler, parce que j’y étais moi-même confrontée. Un surveillant m’avait parlé des évasions par substitution et j’étais troublée par ce qu’elles soulevaient comme questions : celle du sacrifice, celle de la liberté et celle plus étrange de la ressemblance, du double.

A travers ces trois histoires, j’ai imaginé une structure à l’image de ce lieu frontière entre hommes libres et prisonniers : le parloir, cette zone dans laquelle se retrouvent des personnes venues de tous horizons avec leurs histoires différentes et réunies dans cette communauté qui n’en est pas une.


Vous avez composé un casting très fort, comment l’avez-vous réuni ?

Assez longtemps s’est posée la question : professionnels ou non professionnels ?

Je penchais au début vers le choix de non professionnels. J’avais envie de demeurer fidèle à mes rencontres, aux visages que j’avais croisés dans les parloirs des prisons où j’avais travaillé, à la force de ces visages. Mais au cours de l’écriture, les histoires devenaient de plus en plus complexes, les dialogues de plus en plus importants, et je me suis rendue à l’évidence, il fallait des comédiens confirmés, du moins pour les rôles principaux. J’ai un grand respect pour le travail d’acteur, je suis d’une famille de théâtre, mon père dirige une troupe itinérante, je sais qu’un acteur a des capacités de don de soi, d’abandon, et à la fois de contrôle qu’un non professionnel n’aura forcément pas acquis. Mais je n’ai pas pour autant abandonné l’exigence de départ, celle de trouver des corps habités, de trouver des visages où la vie a laissé une empreinte, ce qui n’est pas forcément une question d’âge. Dans cette recherche, j’ai été accompagnée par Marie De Laubier, une très bonne directrice de casting qui a le grand avantage d’être aussi documentariste, ce qui lui permet de chercher des interprètes hors des circuits traditionnels. Moi-même j’ai pu faire appel à mes circuits de rencontres, à mes circuits de théâtre. Mes parents d’ailleurs jouent dans le film, des tous petits rôles. Mon père, c’est le juge. Et ma mère, la femme que Stéphane (Reda Kateb) prend en stop sur le chemin de la prison…

Je crois sincèrement que tous mes personnages ont trouvé leur vérité grâce à ceux qui les habitent, et que j’admire, profondément. Que ce soit un comédien qui tourne aujourd’hui beaucoup comme Vincent Rottiers, ou les autres, qui d’après moi, ne tournent pas assez, comme Marc Barbé (qui joue Pierre), Delphine Chuillot (Céline) qui était dans "Pola X" de Léos Carax, ou Dinara Droukarova (Elsa), née à Saint-pétersbourg et révélée dans "Bouge pas, meurs et ressuscite" de Vitali

Kanievski…

Pauline Etienne n’est pas une débutante, elle apparaissait déjà dans " Elève libre " de Joachim Lafosse. Pour le personnage de Laure il me fallait, contrairement aux autres, trouver un visage et un corps qui semblent vierges des marques de la vie, entiers et innocents. Pauline avait ça, un naturel et en même temps une capacité de jeu impressionnante pour son âge pour construire la fêlure progressive de son personnage.

De la même manière, ma rencontre avec Farida Rahouadj, que l’on a vue chez Bertrand Blier ou chez Maroun Bagdadi, fut marquante. Farida est une femme volubile, très joyeuse, très drôle aussi. A priori rien à voir avec le personnage de Zohra. Mais derrière ces rires, il y a pourtant cette faille dans laquelle elle n’a pas hésité à plonger entièrement pour le rôle. La femme qui me l’avait inspiré m’avait dit un jour qu’à la mort de son fils, sa douleur était si grande qu’elle n’avait "plus de visage". Ce sont ses mots et ils nous ont porté pour la construction du personnage de Zohra. Il fallait à la fois trouver comment montrer la blessure infinie de la perte de son fils et comment Zohra la cache, la retient derrière le masque de l’intransigeance, de la dureté et de la détermination.


Reda Kateb qui joue Stéphane, le garçon confronté au choix violent de prendre sa vie en main en acceptant d’aller en prison, est …retourné en prison, avec "Qu’un seul tienne et les autres suivront" puisqu’il faisait aussi partie de la distribution de "Un prophète" de Jacques Audiard. comment avez vous défini avec lui son personnage, la façon très physique dont il exprime sa peur, son malaise ?

Pendant le tournage nous n’arrêtions pas, en effet, de parler de poids avec Reda. Nous réunissions nos expériences de ces moments où le corps s’asphyxie sous le poids de l’angoisse, de la peur, où il devient difficile de respirer et impossible de porter la voix. Pour décrire son personnage à Reda, je lui ai montré "Les maîtres fous" de Jean Rouch, un de mes films préférés. Se référer au rituel de la transe, en Afrique, cela peut paraître bizarre, en fait non. cette violence se retrouve dans l’histoire de Stéphane, " Les maîtres fous " qui sont les derniers de la terre, trouvent une possibilité d’exister, d’exploser en prenant les attributs de ce qui les oppresse. C’est ce que va faire Stéphane, en quelque sorte.


Avez-vous tourné dans une véritable prison?

Oui, un centre de détention dans le Sud de la France, par un hiver glacial.

Les parloirs avaient lieu uniquement les samedis et les dimanches, ce qui nous évitait de perturber les visites des familles avec le tournage. On a pu filmer l’extérieur, le parvis, mais aussi l’intérieur, les portiques, la cour, les couloirs. Le parloir quant à lui, a été construit en studio pour que l’on soit libre de créer la scénographie nécessaire à la mise en scène de la dernière scène. Caractéristique symptomatique de l’éternelle mise au ban des prisons, la nôtre se trouve dans un no man’s land. Elle n’était pas desservie par les bus et les familles sans voitures devaient marcher 4 kilomètres pour y accéder. Autour, on voit des éoliennes, c’est tout. Mais la carte postale olfactive est beaucoup plus saisissante encore, parce que la prison est située entre une usine de cellulose, un abattoir et une décharge…


Avant sa sortie en salles, " Qu’un seul tienne et les autres suivront " a déjà connu la lumière des festivals, et reçu plusieurs récompenses : Venise, Deauville…

Ca a commencé par le festival de Gindou, dans le Lot, une très belle rencontre avec le public.

Après, cela a été Venise, dans la section "Venice days". Là, j’ai rencontré beaucoup de gens qui avaient traversé l’expérience de la prison dans les années 70, pour des raisons politiques. Ils ont semblé adhérer à ce que portait le film et cela m’a beaucoup touchée, parce que lorsqu’on aborde ce genre de sujets, même si l’on se sent particulièrement concernée, on a toujours peur de se trouver à côté de la plaque, on éprouve toujours un sentiment d’illégitimité.

Enfin, Deauville, le festival du cinéma Américain, où le film a reçu le prix Michel d’Ornano, décerné chaque année par les correspondants de la presse anglophone à Paris pour un premier film français.

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