De ma petite histoire…

J’ai grandi parmi les fantômes de deux génocides. Mon amie d’enfance était fille d’un dentiste arménien réfugié dans le petit village où je suis née et ma mère s’était précipitée chez lui autant pour faire soigner ses ratounes que pour rompre l’hostilité de villageois méfiants qui le confinaient dans un isolement douloureux. Il habitait avec sa femme et sa fille dans une unique pièce, qui servait aussi de cabinet dentaire. Quand il recevait un client, il tirait un rideau pour isoler le lit, et la roulette sifflait tandis que la soupe cuisait à petits bouillons sur la cuisinière à bois… On croyait préserver les petites des récits de ces grands malheurs en les chuchotant, mais nous ne manquions pas de capter l’essence des conversations des adultes. Mon père, qui avait passé cinq ans dans des camps de prisonniers en Allemagne, puni par un séjour à Ravaruska, savait de quoi ils causaient quand ils évoquaient ces horreurs.
Le jour où le frère de ma mère est arrivé en tenant par la main une beauté brune dont il semblait éperdument amoureux, nous annonçant qu’il allait se convertir au judaïsme pour pouvoir l’épouser, ma mère a fondu de bonheur : ce qu’elle redoutait le plus, c’était l’athéisme qu’Henri affichait et qui lui semblait devoir le précipiter aux enfers. Le Dieu des Juifs, pour elle, était le même que le sien, un Dieu amour, gentil, qui nous attendait tous sur un nuage… C’est ainsi que mon oncle est « devenu » juif et on a copiné très vite avec la famille d’Esther réfugiée à Alès, où ses membres travaillaient dans la confection. Là encore on chuchotait les horreurs des camps, on égrenait les noms des morts tandis que les petits jouaient dans leur coin… Et nous découvrions, sans que les grands y fassent attention, les cruautés du monde et la relativité de la vie.
Il n’est pas impossible que cette conscience de la fragilité de l’existence ait compté dans mon choix de rompre un jour avec une vie tracée d’avance pour m’embarquer dans une aventure qui avait les couleurs des valeurs que j’avais ainsi reçues.

AMF-Toulouse-2.jpg… à l'histoire d'Utopia

« Le cinéma facteur d’ouverture pour l’intelligence et le cœur, la connaissance des autres par les films comme moyen de lutter contre tous les racismes… » C’étaient les objectifs des statuts de notre première association. De quoi séduire le clergé d’Aix en Provence qui a conclu notre premier bail pour une salle de patronage. Défilaient sans cesse, dans ce petit cinoche embarqué dans l’ébullition d’idées qui caractérisait les années 70, militants du Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire, Chrétiens défendants les sans-papiers (déjà), féministes du Mlac, etc. L’ouverture aux autres, nos bienveillants curés ne l’avaient pas entendue ainsi : nous étions bien des enfants de chœur, mais pas tout à fait selon leurs critères. Ils ne tardèrent pas à vouloir nous jeter à la rue et y parvinrent.
A contrario, cette conception un peu agitée des choses nous valut la sympathie d’ Herbert, un Juif new-yorkais, spectateur assidu et directeur de l’Institut Américain d’Aix, qui proposa de nous reloger dans l’institut d’Avignon qu’il dirigeait également et alla même jusqu’à prêter aux fauchés que nous étions les premiers sous pour aménager la salle, ne ratant pas une occasion de faire des plaisanteries sur les Juifs et l’argent…
Le hasard voulut – mais est-ce bien le hasard ? – quand il a été question de donner une extension aux salles avignonnaises, qu’un couple d’amis, l’un séfarade, l’autre ashkénaze, rentre dans le capital des structures Utopia… Et c’est ainsi qu’Utopia s’est développé grâce à des Américains, des Juifs, des Chrétiens, des maçons, des psychiatres, des Iraniens… Les films étaient le prolongement naturel de ces mélanges et les débats étaient souvent vifs. Dès nos débuts il nous sembla donc évident d’attirer l’attention aussi bien sur le génocide juif que sur les méfaits de la colonisation, les horreurs de l’esclavage et tout ce qui pouvait concerner notre époque formidable, sans nous priver d’y aller de notre point de vue local ou global…
Nous avions en quelque sorte inventé le cinéma d’opinion, du décor à la programmation jusqu’à l’expression multiple de la Gazette où les textes n’ont jamais été signés parce qu’Utopia a toujours été une aventure viscéralement collective… et histoire que personne ne commence à se prendre au sérieux ! Bien évidemment le conflit israélo-palestien a toujours compté parmi nos préoccupations, et si certains étaient directement concernés (famille en Israël etc…), les autres percevaient qu’il pesait sur le devenir du monde.
Quand David – le Séfarade cité plus haut –, en 2002, nous a confié un texte, Pitié pour les Palestiniens, qui était un appel « à la justice sans laquelle aucune paix ne sera jamais possible », il nous a semblé naturel de le publier… Le ciel nous est tombé sur la tête. Lettres d’insultes, agressivité verbale, affiches déchirées : des Juifs, en leur nom propre ou se déclarant représentatifs de toute la communauté juive, entendaient nous imposer le silence. Non Juifs, nous étions antisémites, Juifs, nous étions des traîtres, des Juifs honteux… Deux ans plus tard, quand nous annonçâmes la venue de Leila Chahid à Toulouse pour le film Écrivains des frontières, le ton monta à nouveau…
Nous avons alors pris conscience que nous n’étions pas les seuls concernés et qu’un peu partout des pressions s’exerçaient dès lors que s’exprimait un autre point de vue que la version officielle d’Israël : déprogrammation d’une semaine palestinienne à Montreuil, de Route 181, formidable film d’Eyal Sivan, à Beaubourg, pression sur les élus de Lyon, de Bordeaux, d’ailleurs… contre la venue d’une jeune troupe de théâtre composée d’adolescents palestiniens, pourtant parrainée par l’Unesco, accumulation de procès contre les personnalités les plus variées…

Au fil des dernières années, nous avons vu se mettre en place une sorte de « police de la pensée » conduite par une petite poignée d’intellos bien en cour dans les médias, brandissant avec beaucoup de facilité l’argument d’antisémitisme pour faire taire toute critique, tout trait d’humour, toute parole non conforme à la « pensée officielle » d’Israël.
Quand le Figaro a publié Une utopie pourrie, chronique de Yann Moix réagissant au texte paru dans les gazettes d’Utopia – en l’occurrence il avait lu celle d’Avignon – sur le film Le Temps qu’il reste, l’énormité des insultes nous aurait presque fait rire si elle ne nous avait paru s’inscrire dans une stratégie délibérée pour faire taire. Se voir comparés, en pire, à Robert Brasillach, fusillé à la libération, être accusés « d’avoir troqué nos bottes et nos insignes d’officiers allemands contre des sandalettes de baba-cools cinéphiles et idiots pour en finir avec tout ce qui est juif dans l’économie du monde »… nous a laissé perplexes : comment réagir à ce qui nous semblait le comble de la sottise ?
Le CRIF a bien entendu enfoncé le clou en relayant sur son site le texte de Moix, tout en renforçant son sens initial par la pratique bien connue de « l’extrait qui tue » : Utopia y devient le fleuron des nouveaux antisémites qui « veulent en finir avec tout ce qui est juif »… En septembre, confortée par le texte de Moix au point d’en faire la pièce maitresse de son assignation, l’Association Culturelle Juive des Alpilles de Saint-Remy de Provence a alors assigné Utopia Avignon au Tribunal de Grande Instance pour « provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence et injure publique (aggravée par des propos anonymement antisémites) ».
S’il y avait hésitation auparavant quant à l’idée de se lancer dans une procédure, ce dernier fait a provoqué une réaction unanime dans tous les Utopia, tous étant concernés pour avoir diffusé le texte incriminé, à Saint Ouen l’Aumône, Bordeaux, Toulouse, Tournefeuille, Montpellier, etc. Réagissant alors aux injures de Moix. chacun des Utopia a assigné le 4 novembre l’auteur de l’article et le journal qui l’a publié. La première audience est fixée au 5 janvier, à la 17e chambre du TGI de Paris. À suivre…

A.M.F. (Toulouse)


PG-Avignon.jpgMoix et moi

En Bretagne, tu allais à la laïque ou à l’école libre (entendez par là : catholique), t’étais bouffeur de curés ou grenouille de bénitier. Il existait aussi une troisième voie, celle des faux-culs, tendance petit commerçant, qui envoyait les enfants à la messe le Dimanche, cathé le Jeudi, confesse, confirmation, petite et grande communion… pour ne pas se fâcher avec la moitié (au moins) de la communauté (entendez par là : la clientèle). Ce fut mon chemin jusqu’à l’adolescence où j’optai alors pour la tendance anticléricale. Après un tel parcours initiatique, il m’apparaissait bien entendu que j’étais autorisé à être également bouffeur d’imams, de rabbins et de pasteurs en tout genre. C’était le temps où l’on croyait qu’un bon athée ne pouvait pas mettre la République en danger, bien au contraire…
Puis ce fut le début des années Mitterrand, les perspectives d’un monde meilleur étaient déjà ensevelies sous les ors de la République, insoumis à l’armée et fraîchement blanchi par Charles Hernu, ministre de la défense de l’époque, je m’embarquai dans l’aventure des cinémas Utopia à Avignon, mousse en cuisine. C’était la salle République et les deux salles Galante, du même nom que la rue qui a disparu, les salles aussi puisqu’elles sont devenues aujourd’hui un restaurant et que nous nous sommes depuis installés à la Manutention.
L’équipe fonctionnait peu hiérarchisée, avec prises de chou ponctuelles. Je me souviens de quelques réunions homériques où Moix n’aurait cependant pas eu sa place, car même si les débats étaient houleux, personne n’utilisait l’injure comme arme de destruction massive… Nous gardions finalement beaucoup de tenue et d’humour dans le désaccord et la polémique. Cette façon collective de travailler, et non anonyme, n’en déplaise au polémiste Moix, ne pouvait que m’emballer. Société anonyme ! sûrement pas ! Collective dans notre façon d’agir, de travailler mais on ne peut plus personnalisée dans le rapport aux autres… et quelles personnalités, souvent fortes en gueule ! Chacun de la troupe était bien connu en ville, qui dans des associations, qui dans des mouvements politiques, ou qui dans certains bistrots… Tout ce petit monde défendait mordicus des tas de films dont je n’avais jamais entendu parler auparavant, des films qui nous racontaient le monde, les gens, les pays, les guerres, les espoirs, les noirceurs de l’âme… Des cinéastes qui par leur art critiquaient ce que nous faisions subir aux hommes et à la planète et que je percevais comme autant de leviers pour la transformer. Utopique ! Bien sûr ! Pourtant quel bel accès à la réalité du monde ! Et nous en avons organisé des rencontres, autour de tellement de sujets, exprimé notre point de vue dans la gazette sur ce qui se passait dans notre ville ou à l’autre bout de la terre…
Aujourd’hui, quelques décennies plus tard, ça continue et je pense toujours que le cinéma n’est pas là pour nous aveugler mais pour nous éclairer. Il n’est pas là pour nous faire taire mais bien pour que nous discutions, réfléchissions. Et cet enthousiasme à défendre les films ne nous a pas abandonné.
Lorsque ce lundi matin, il y a quelques semaines, j’ai reçu de la main de l’huissier l’assignation en correctionnelle par l’Association Culturelle Juive des Alpilles pour provocation à la discrimination, la haine ou la violence et injure publique aggravée par des propos antisémites, mon sang ne fit qu’un tour. Se voir accusé des horreurs que l’on avait précisément combattues prouvait que le venin distillé par le chroniqueur Yann Moix du Figaro avait fait son chemin dans les chaumières au point de nous devenir soudainement inacceptable.

P.G. (Avignon)


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À lire et à voir…

  • DE L'AUTRE CÔTÉ : épatante revue éditée par L'Union Juive Française pour la Paix. On y lit des textes de Charles Enderlin, Edgar Morin, Eyal Sivan, Warschawski, Théo Klein, Judith Butler, etc. Le numéro 5 vient de sortir (c'est possible de s'abonner).
  • ISRAEL PALESTINE Vérités sur un conflit, Alain Gresh (co-directeur du Monde Diplomatique) Editions Fayard. Alain Gresh est directeur adjoint du Monde Diplomatique, spécialiste des questions du Proche-Orient.
  • LE GRAND AVEUGLEMENT : le dernier ouvrage de Charles Enderlin (correspondant permanent de France 2 en Israël,) vient de paraître chez Albin Michel.
  • LÉVY OBLIGE de Thierry Levy chez Grasset : petit bouquin par la taille mais riche et dense où chaque mot fait sens. Avocat, Tierry Levy est aussi l'auteur de plusieurs ouvrages importants sur la procédure pénale et la peine (on en reparlera). Il est l'avocat des salles Utopia dans les affaires citées ici.
  • 1948 LA GUERRE DE PALESTINE : derrière le mythe… Depuis quelques années, se développe en Israël une nouvelle historiographie qui remet en cause la version officielle israélienne des faits… dans ce numéro des contributions des meilleurs « nouveaux historiens » israéliens et universitaires arabes et occidentaux, pour offrir un regard neuf sur la guerre de 1948 afin d'en comprendre les enjeux historiques et contemporains (éditions Autrement, Collection Mémoires).
  • COMMENT LE PEUPLE JUIF FUT INVENTÉ de Shlomo Sand aux éditions Fayard : Shlomo Sand est Professeur d’histoire contemporaine à l’université de Tel Aviv. Comment le peuple juif..., paru au printemps 2008 en Israël, est vite devenu un best-seller et donna lieu a des débats orageux. Daniel Mermet lui a consacré une émission lors de sa parution en France, émission que vous pouvez écouter sur internet.

et dans les DVD…

  • ROUTE 181, réalisé par le cinéaste israélien Eyal Sivan et le cinéaste palestinien Michel Khleifi : passionnant de bout en bout, le coffret de 4 DVD est la chronique du road movie de Sivan et de Khleifi durant l'été 2003 le long de la ligne de partage définie en 1948 par la résolution 181 des Nations Unies. Une foultitude de rencontres formidables avec des femmes et des hommes, israéliens, et palestiniens qui habitent la Palestine-Israël. www.momento-production.com