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BERGMAN ISLAND

Écrit et réalisé par Mia Hansen-Løve - France / Suède 2021 1h52 VOSTF - avec Tim Roth, Mia Wasikowska, Vicky Krieps, Anders Danielsen Lie, Joel Spira, Wouter Hendrickx... Festival de Cannes 2021 : Sélection officielle, en compétition.

(ATTENTION ! Cette page est une archive !)

BERGMAN ISLAND« Tu es consciente qu’on va dormir dans le lit de Scènes de la vie conjugale, le film qui a fait divorcer des millions de gens ? »

Mia Hansen-Løve ne manque pas d’air. On se frotte les yeux : Bergman island, vous voulez dire comme « Ingmar » Bergman ? LE Bergman ? Le cinéaste démiurge, la figure cinéphilique la plus sacralisée, la référence la plus écrasante au monde, vraiment ? À vrai dire, on s’inquiétait presque. On avait tort. Et pas qu’un peu : le film est une vraie réussite.
Si elle est assez gonflée pour convoquer Bergman comme une bonne fée un peu incongrue sur le berceau de son film, si elle a l’impertinence de venir planter sa caméra sur l’île de Fårö – l’île de Bergman donc –, Mia Hansen-Løve a surtout l’intelligence de le cantonner, gentiment mais fermement, à sa place de fantôme : extrêmement présent, objet de (presque) toutes les conversations, il ne vient à aucun moment s’immiscer dans un récit qui n’est ni le sien, ni celui de ses films. Le récit est celui de Chris.



Chris et Tony sont à la ville femme et mari, parents d’une petite fille – et à la scène, à l’écran plutôt, un couple de cinéastes chevronnés (lui plus qu’elle), ayant chacun à son actif une œuvre qui lui permet d’être reconnu et estimé. Et, par exemple, de prétendre ensemble à une résidence d’artistes sur l’île de Fårö, dans la maison d’Ingmar Bergman himself, pour y peaufiner chacun le scénario de son prochain film. Pendant ces quelques jours un peu hors du temps, tandis que Tony écrit son script avec une efficacité déconcertante, enchaîne les mondanités et les passages obligés (les projections-débats, l’inénarrable « safari Bergman » en car autour de l’île…), Chris, le stylo levé, se laisse gagner par la douce langueur de la fin d’été. Pour elle, le fantôme d’Ingmar se fait accueillant. Fårö se défait de son imaginaire âpre, battu par les vents. L’histoire d’amour tardif et impossible qu’elle essaie d’écrire et que nous voyons s’incarner à l’écran, faite elle aussi de cris (un peu) et de chuchotements (beaucoup), déploie ses ramifications dans les magnifiques décors apaisés du bord de mer, débarrassés de l’austérité bergmanienne – on y retrouve plutôt la luminosité dans laquelle se déployait l’insolence frondeuse de Sourires d’une nuit d’été. Amy et l’insaisissable Joseph, ses héros, qui se sont aimés trop jeunes, qui essaient maladroitement de se retrouver, trop tard, au mariage d’une amie commune, arpentent les mêmes plages, les mêmes routes campagnardes, habitent les mêmes maisons qu’elle et Tony. Bloquée au moment de conclure l’histoire des amants qui menacent de se perdre avant de s’être retrouvés, Chris laisse vagabonder son inspiration, comptant sur le vénérable fantôme, les lieux, les objets, pour l’amener vers la résolution. Passé, présent, réalité, rêve, fiction : tout en douceur, les deux récits – celui que Chris écrit pour Amy, et celui que Mia Hansen-Løve invente pour Chris – s’entrecroisent, se fondent parfois, avec aisance et simplicité.

Mais il ne s’agit pas pour autant de nous perdre, nous spectateurs. Ils se nourrissent l’un l’autre pour livrer, avec une grande délicatesse, en des scènes de la vie conjugale délivrées de toute cruauté, quelques vérités sensibles sur les aléas du couple. On est gagné par la pudeur et la beauté du film, séduit par la grâce de Vicky Krieps et de Mia Wasikowska, respectivement double et triple de Mia Hansen-Løve, et c’est finalement avec regret qu’on s’éloigne des rivages de l’île prétendument austère de Fårö.