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BRUEGEL, le moulin et la croix

Lech MAJEWSKI - Pologne 2010 1h36mn VOSTF - avec Rutger Hauer, Charlotte Rampling, Michael York... Scénario de Lech Majewski et Michael Francis Gibson d'après son essai.

(ATTENTION ! Cette page est une archive !)

BRUEGEL, le moulin et la croixL'observation attentive d’un tableau – et pas seulement d'un tableau « historique » – nous apprend souvent plus sur son époque que bien des livres d’histoire… Le cas de Pieter Bruegel est assez passionnant : artiste dont on ne sait rien ou presque de la vie (on n'est même pas sûr de sa date de naissance), il fait partie du quatuor majeur de la peinture flamande, avec Van Eyck, Bosch et beaucoup plus tard Rubens. Bruegel a su faire le pont entre les traditions picturales du Moyen Age et la Renaissance, sans se jeter aveuglément dans le mimétisme des peintres italiens. Il a surtout réussi à marier la tradition de l’allégorie biblique à la description attentive de ses contemporains, restituant avec truculence la vie villageoise et le folklore flamand.
L’incroyable film du peintre et cinéaste polonais Lech Majewski s’intéresse peu – voire pas du tout – à la vie et à la carrière de Bruegel. Il nous plonge dans un tableau qui résume à lui seul tout le génie du peintre : Le Portement de croix (1564), qui reprend le thème classique du supplice du Christ mais dont le traitement est unique et impressionnant. Le Christ en effet, écrasé sous le poids de sa lourde croix et en chemin pour le Golgotha, n’est qu’un minuscule personnage au centre d’une scène et d’un paysage foisonnant de centaines de personnages, acteurs du supplice ou simples spectateurs, attristés ou goguenards.

Le parti-pris, audacieux et maîtrisé, du cinéaste est de nous faire partager parallèlement la création et la structure fascinante du tableau imaginée par Bruegel (incarné par le grand Rutger Hauer) sous le signe du Nombre d’Or, tout en imaginant la vie pendant quelques jours d’une douzaine des personnages du tableau (dont Marie, incarnée par Charlotte Rampling ou le collectionneur Nicholas Jonghelinck joué par Michael York). Dès la première séquence, on est saisi par la splendeur des images, parfaite transposition à l'écran de l'esthétique du tableau. On découvre un gros homme se réveillant doucement dans son lit et écartant l'énorme couette qui le réchauffait. Le plan s’élargit et dévoile un incompréhensible et immense engrenage qui surplombe le lit, et peu à peu on comprend que nous sommes au cœur d’un gigantesque et improbable moulin à vent, qui surplombe, du haut d'un rocher inaccessible, la plaine et le village, loin du tumulte qui règne quelques dizaines de mètres en dessous. Car ce que l’on découvre dans le tableau et donc dans le film, c’est la répression terrible et aveugle menée par des hommes vêtus de rouge qui semblent arrêter et supplicier qui bon leur semble. Le paysage est ponctué de gibets bien garnis et de roues juchées sur un tronc où les corps démembrés sont offerts aux corbeaux. Les hommes en rouge, ce sont dans l’allégorie biblique les soldats romains, mais ils ressemblent étrangement aux mercenaires wallons qui servaient l’occupant espagnol contre les rebelles unis des Pays-Bas. Et le Portement de Croix devient doublement un tableau de résistance autant par l'assimilation des persécuteurs aux forces d'occupation que par le choix pictural contraire à la Contre-Réforme espagnole qui voulait que les personnages bibliques soient magnifiés.

Mêlant prises de vues réelles tournées en Italie et Nouvelle-Zélande pour coller au plus près des paysages imaginaires du tableau, et trucages pour insérer les personnages vivants dans l'œuvre peinte, le film plonge le spectateur dans du jamais vu, on ne sait jamais si on est au cœur du tableau ou à côté et quand, dans la dernière séquence, on voit de tous nos yeux le vrai Portement de croix, on est saisi d’une émotion inouïe.