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A TOUCH OF SIN

Écrit et réalisé par Jia ZHANG-KE - Chine 2013 2h10mn VOSTF - avec Jiang Wu, Wang Baoqiang, Zhao Tao, Luo Lanshan... PRIX DU SCÉNARIO, FESTIVAL DE CANNES 2013.

(ATTENTION ! Cette page est une archive !)

A TOUCH OF SINLe cinéma mondial compte quelques cinéastes qui, plus que des témoins, ont été au long de leurs filmographies des baromètres de leur époque. Ils sont au fond assez peu et Jia Zhang-Ke est en train, en une dizaine de films, de se révéler comme un de ceux-là. Ses films (Xiao-Wu, artisan pickpocket, The World, Still Life…) ont l’immense capacité de muer à mesure que son sujet – l’état de la Chine contemporaine – évolue. La grande surprise que réserve A touch of sin, c’est que l’auteur si fin et mesuré qu’est Jia Zhang-Ke, lui qui a fait des tensions économiques et sociales la discrète toile de fond de tous ses films, fait aujourd’hui exploser de manière hyper-expressive à l’écran les actes de brutalité sauvage qui éclatent actuellement dans la société chinoise. Car avec ce nouvel opus impressionnant, inspiré de plusieurs faits divers, Jia Zhang-Ke livre l’effroyable instantané d’une société dont la violence ne se contente plus de métaphores. Son génie est d’établir ce constat dans une œuvre riche et tentaculaire, conçue elle-même comme un véritable passage à l’acte cinématographique, puisqu’il ose fendre le réalisme le plus brut (comme toujours chez lui, le film frôle régulièrement le documentaire) par des envolées purement visuelles empruntées aux codes du western, du thriller ou des films d’arts martiaux. Ce mélange singulier lui permet de questionner d’un même geste la montée de la violence dans le pays et sa représentation, parfois crue mais jamais gratuite. Que l’on ne s’y trompe pas : la Chine va mal et le regard de Jia Zhang-Ke est noir, très noir. Mais la respiration de son cinéma est ample, si bien que le tragique survient en même temps que la jubilation formelle procurée par un cinéaste en pleine maîtrise des possibilités de son art.

A touch of sin emprunte sa trame à la tradition narrative chinoise dans laquelle contes et histoires ancestrales comportent souvent plusieurs personnages principaux. Jia Zhang-Ke a donc décidé de filmer, dans différentes régions du pays, l’histoire de quatre personnages qui, chacun à sa manière, – acculés par les inégalités, les injustices ou les humiliations – cèdent à l’explosion de la violence. C’est un mineur qui réclame justice face à la corruption des élites de son village. C’est un solitaire migrant que les choses ont poussé sur une pente psychotique où il faut tuer pour survivre. C’est une hôtesse d’accueil d’un sauna qui refuse les avances monnayées des clients. C’est un jeune ouvrier contraint de tout quitter pour entrer au contact des bas désirs de riches fortunés et des dégradations qui s’en suivent. Portraits de travailleurs et de délaissés, paysages d’usine et de chaos urbain… Comme toujours chez Jia Zhang-Ke, les plans ont cette présence si singulière qui sait faire exister une réalité en un instant et imprime immédiatement la sensation d’une attention exacerbée au monde. L’émergence de la violence n’en est que plus saisissante.

Loin du film à sketches, Jia Zhang-Ke choisit quatre volets d’un même thème pour en densifier le propos et les nuances, conférant à A touch of sin l’ambition d’une œuvre totale. En Chine, la sauvagerie semble bien être celle d’un libéralisme forcené, aux effets décuplés par la rigidité d’une société marquée par l’autoritarisme, humiliant les petits, nécrosant les relations humaines, instituant en maître le cynisme et l’argent. Tantôt sublimée ou réaliste, tantôt salutaire ou désespérée, Jia Zhang-Ke ne filme jamais la violence de manière univoque et réussit in fine à sonder la profondeur de son déploiement comme un acte de détresse face à un monde qui ne répond plus. Ce film enragé est une charge virulente contre une société devenue irrespirable. Sombre, résolument. Mais qui reprocherait à un baromètre d’annoncer l’orage ?