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ÉTÉ 93

Écrit et réalisé par Carla SIMON - Espagne 2016 1h34mn VOSTF - avec Laia Artigas, Paula Robles, Bruna Cusí, David Verdaguer, Fermi Reixacha...

(ATTENTION ! Cette page est une archive !)

ÉTÉ 93Frida, c'est une petite bouille ronde et grave sous une tignasse toute bouclée. Une de ces petites figures craquantes du grand écran dont on se souvient longtemps. Pour Frida, cet été-là va devenir un nouveau commencement, mais aussi la fin de quelque chose… Il fait beau. Elle part rejoindre son oncle Esteve et sa tante Marga dans un coin de campagne luxuriant, où le soleil planqué derrière les montagnes tarde à pointer son nez le matin et s'enfuit trop tôt le soir. La luminosité y est d'autant plus belle, plus feutrée, et la nature moins cramoisie qu'en d'autres coins d'Espagne… Il fait chaud le jour mais on devine des nuits fraîches dans la région de Garrotxa où on l'emmène. Les gens y sont à l'image du paysage avec leur accent semi heurté, semi chantant : ici on parle catalan.

Pour notre petite citadine élevée au fumet âcre des gaz d'échappement de Barcelone, cela pourrait s'apparenter au bonheur. Du moins quelque chose qui y ressemble, qui donne envie de gambader, de rire, de jouer, de participer à toute cette vie qui grouille autour. Mais cet été-là, quelque chose lui manque. Ou plutôt quelqu'un. Elle ne réalise pas complètement. Tout est allé si vite… C'est d'autant moins simple à comprendre qu'elle n'échappe pas à cette règle qui veut qu'on édulcore ou taise certaines choses aux enfants pour les protéger, les préserver des maladies cruelles et de leurs conséquences. On leur parle du ciel, des étoiles. Sans doute y en a-t-il une pour Frida, unique, qui l'observe, qui l'observera toujours, qui brillera toujours plus pour elle. Et puis le bon dieu veille, il sera toujours là… Enfin, ça c'est ce que dit sa grand-mère si raide et invasive avec ses prières. Mais pour Frida, tout cela est si haut, si loin… Que sont tous ces cartons dans lequel on emballe les affaires de sa mère ? Elle regarde ailleurs, essaie de penser à autre chose : il fait si beau dehors… On lui parle aussi de la mort… Mais à six ans que connait-on de la mort ?
Plus tard elle n'en fera pas un livre, elle en fera un film qui s'appellera Été 93. Au lieu d'y raconter frontalement la perte, elle y parlera de l'enfance, de la reconstruction, de l'envie de vivre, de survivre. Tout y résonnera juste, à commencer par les deux petites actrices merveilleusement spontanées et comme dirigées par une main invisible. Leurs joies graves, leurs explosions de gaieté ou de colère, l'ambiguïté de leurs sentiments. Loin d'en faire une description linéaire, elle procèdera à pas retenus, par touches délicates mais explicites, comme le font nos souvenirs, certains rêves phares qui ne s'effacent jamais complètement de nos mémoires et remontent parfois à la surface sans crier gare. Les détails s'estompent peu à peu pour ne laisser la place qu'à l'essentiel, une lucidité qui fait mal.

C'est une chouette famille qui entoure Frida. C'est beau de voir comment chacun s'empare de la situation, sans que personne n'ait été préparé à cette profonde révolution où chacun devra changer de posture. La mignonne cousine trop choupinette devant endosser le rôle d'une petite sœur, l'oncle celui de père, la tante celui de nouvelle mère… De fait, seuls les grands parents restent ceux de tout le monde, ou plutôt d'un autre monde : bourgeois, aux préjugés réactionnaires, confits de bondieuserie, mais braves tout de même, malgré leurs maladresses. Tout cela n'ira pas sans quelques vagues… Le temps de s'apprivoiser. En attendant, Frida, dans sa nuisette toute neuve, si petite dans la nuit noire, courageusement armée d'une simple lampe torche, continuera à aller chercher dans les bruissements des arbres une voix familière qui semble s'être évanouie dans les ténèbres…