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LA RÉGION SAUVAGE

(La Region salvaje) Amat ESCALANTE - Mexique 2016 1h40mn VOSTF - avec Ruth Jazmin Ramos, Simone Bucio, Jesus Meza, Andrea Pelaez... Scénario d'Amat Escalante et Gibran Portela.

(ATTENTION ! Cette page est une archive !)

LA RÉGION SAUVAGELes rencontres les plus anodines peuvent s'avérer porteuses de conséquences grandioses… et terribles. Ainsi, quand Alejandra, modeste ouvrière mariée à un époux volage, fait la connaissance de la mystérieuse Veronica, elle ne se doute pas que son destin vient de basculer dans l'Etrange ; car non loin de là, hors des murs de l'antique cité de Guanajuato, dans une forêt obscure et connue des seuls initiés, gît une Chose innommable et insatiable qui attend, silencieuse, les âmes désolées pour les délivrer de leurs chaînes et les révéler à elles-mêmes. Dussent-elles en mourir. Et c'est à cette ordalie venue d'outre-espace qu'Alejandra va se soumettre… avant d'y soumettre d'autres.
Voilà, en quelques lignes, résumé le point de départ d'un film – totalement irréductible à sa seule intrigue – issu de l'imagination stupéfiante du cinéaste mexicain Amat Escalante. Lointainement inspiré de faits-divers particulièrement violents survenus dans sa ville natale de Guanajuato, Escalante invente une fable d'une beauté aussi fulgurante que cruelle sur les rapports insaisissables qu'entretiennent violence et sexualité dans une société mexicaine encore pétrie de catholicisme, et plus largement en chacun d'entre nous.

La violence, ce sont les hommes qui l'incarnent : Angel, le mari d'Alejandra, qui vit dans le mensonge d'une identité sexuelle imposée par une norme sociale asphyxiante, besognant son épouse sans tendresse ; ses potes de beuveries qui jouent à « qui a la plus grosse », et malheur à celui sur qui planerait la rumeur infâmante de pédérastie… Leurs femmes se consolent comme elles peuvent, s'adonnent aux plaisirs solitaires sous la douche pendant que leurs mômes se chamaillent à côté, supportent comme une fatalité leur sujétion ; elles attendent que la vie passe, puisqu'il n'y a rien d'autre à faire, à connaître, à vivre. C'est le cas d'Alejandra, jusqu'à ce que sa rencontre avec l'ange du bizarre incarné par Véronica ne fasse voler en éclats ce petit monde sclérosé en la confrontant avec les forces chtoniennes et impénétrables du « Ça ».
Autrement dit : le Sexe, la bête tapie dans la forêt, palpitante de désirs et suscitant l'effroi de qui la contemple. Si l'irruption de cet élément purement fantastique dans un récit de prime abord prosaïque ne manque pas de surprendre, elle permet à Escalante de s'affranchir d'un naturalisme réducteur pour célébrer la force vitale d'un Eros métaphorisé par cette créature muette, insensible aux discours de la Raison, libre de toute morale, une force tentaculaire qui s'immisce dans chaque interstice de la peau, à en faire craquer les os, hurler les gorges et pâmer les esprits ; une force aveugle qui libère ceux qui la reconnaissent et brise ceux qui la nient.

Au service de cette célébration nietzschéenne de la Vie, Escalante met toute la puissance de son jeune talent ; nullement refréné par les codes en vigueur dans les écoles de cinéma (il est autodidacte), il bâtit une œuvre époustouflante d'audaces visuelles ; entrecoupe sa narration de travellings vertigineux dans les rues nocturnes de Guanajuato, symbolisant ce désir impérieux rôdant comme un fauve à l'affût dans le labyrinthe de nos pensées secrètes ; exacerbe les rapports de fascination/répulsion que nous entretenons avec la représentation de l'acte sexuel dans des plans frontaux d'une crudité d'autant plus dérangeante qu'elle est filmée comme un acte clinique entre humains et passionnel avec la Chose. Escalante invente son propre langage et expose son programme dès les premières secondes, dans un plan énigmatique, mutique et abstrait, à la fois organique et cosmique : trente petites secondes qui vous happent et vous emportent au loin, vers ces régions sauvages où beaucoup se perdent et d'autres, parfois… se trouvent.