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Samedi 10 Février 2018 à 20h30

PROJECTION-DÉBAT : Histoires catalanes


Dans le cadre de LA CLASSE OUVRIÈRE C’EST PAS DU CINÉMA.
Présentation et débat avec Joel Miro Lozano, enseignant à l'Université de Bordeaux.

PAIN NOIR

(PA NEGRE) Écrit et réalisé par Agusti VILLARONGA - Espagne (Catalogne) 2010 1h48mn VOSTF - avec Francesc Colomer, Marina Comas, Nora Navas, Roger Casamajor, Lluïsa Castell, Sergi Lopez... D'après le roman d'Emili Teixidor. 9 Goyas 2011, dont meilleur film et meilleur réalisateur.

(ATTENTION ! Cette page est une archive !)

PAIN NOIRLa moisson de récompense aux Goyas, l'équivalent de nos César, plus le côté historique de l'entreprise (un village catalan en 1944, quelques années après la chute de la République espagnole sous les coups des Franquistes) pouvaient laisser craindre un joli film illustratif, sagement académique et consensuel, avec images d'Épinal, méchants fascistes et pauvres rescapés républicains opprimés. Mais point du tout, Pain noir est une œuvre personnelle et singulière, de la couleur de son titre, d'une lucidité tranchante, qui ne cherche à aucun moment à caresser son spectateur dans le sens du poil…
Dès la première séquence, surprenante de tension, on est scotché par l’étrangeté et l’ambiguïté du film. Le jeune Andreu, onze ans, qui sera notre fil directeur, celui par qui seront vus et vécus tous les événements du récit, assiste aux derniers instants d’un petit garçon et de son père dont la charrette vient de tomber d’un chemin de montagne dans un profond ravin. Andreu recueille les dernières paroles du petit malheureux agonisant, un seul mot sortant de sa bouche ensanglantée : « Pitorliua », rappelant soudainement à tout un village une légende bien enfouie comme un sale secret, un fantôme qui hanterait les bois et les grottes de cette région montagneuse.

Mais l'administration et la police franquistes croient fort peu aux accidents (en l'occurrence ils ont raison) et encore moins aux fantômes et rapidement les soupçons de meurtre se portent sur Farriol, le père d’Andreu, qui, en tant qu’ancien militant « rouge », est le coupable rêvé pour les porte-flingues du régime du Caudillo. La vie paisible d’Andreu bascule alors : son père s’enfuit, sa mère est obligée d’aller travailler en ville à l’usine pour faire survivre la famille et lui doit s’installer la semaine avec ses cousins dont une troublante et effrontée gamine manchote qui n’a peur de rien.
Alors Andreu, quelque peu livré à lui-même, va mener l’enquête pour innocenter son père et devient ainsi un observateur de plus en plus avisé de la vie de ce village et de ses secrets. Et ce qu’il va découvrir ne correspond pas forcément à l’image qu’il pouvait avoir de son entourage et de la vie en général : sa mère semble avoir été très proche du brutal maire fasciste (Sergi Lopez, effrayant), les richissimes propriétaires locaux semblent prêts à protéger sa famille, malgré leurs opinions politiques, sa cousine semble s’accommoder assez bien des attentions de plus en plus appuyées de l’instituteur, préférant cette affection interdite au dégoût qu’elle inspire habituellement aux garçons… Et sa foi dans l’innocence de son père s’effrite peu à peu…

Sur une trame de thriller très habilement menée, flirtant parfois avec le fantastique (et si cette histoire de fantôme avait un fondement ?), servi par une mise en scène brillante qui met en valeur l’étrangeté du paysage montagneux catalan, Pain noir, adapté de ce qui est probablement le best-seller catalan de la décennie, dresse un constat sans appel : la guerre civile et ses lendemains, obligeant les vainqueurs et les vaincus à cohabiter et à « s'arranger », conduisent les individus à oublier les frontières entre le bien et le mal, les poussent aux pires compromissions. Et la malédiction est encore plus terrible pour les opprimés, pour les pauvres, qui n'ont d'autre choix que de se renier, que de s'avilir pour survivre. Seul l'amour pour les proches semble une valeur indépassable. Jusqu'à quand ?