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PACIFICTION

Écrit et réalisé par Albert SERRA - France 2022 2h43mn - avec Benoît Magimel, Pahoa Mahagafanau, Matahi Pambrun, Marc Susini...

Du 09/11/22 au 29/11/22

PACIFICTIONUn cliché à la peau dure voudrait que le cinéma ne serve qu’à raconter des histoires. Il se peut aussi qu’il soit là pour ne pas les raconter, mais tourner autour et laisser au spectateur le soin de flairer que quelque chose de louche se trame à l’écran. C’est dans cette zone de flou entre la fiction et son envers que se situe le nouveau et extraordinaire long-métrage du catalan Albert Serra (La Mort de Louis XIV, Liberté). Il faut dire que le film, ample de ses 2h43, a de quoi créer la berlue par son alliage d’ingrédients inattendus : soit la vedette Benoît Magimel, plongée en plein Pacifique, en Polynésie française, dans une sorte de « thriller politique » qui pourrait bien n’en avoir que le nom.

À Tahiti, un dénommé De Roller (Magimel en état de grâce) se promène en costume crème, chemises bariolées et lunettes fumées bleu curaçao, serrant les pognes, recueillant les doléances, exerçant à droite, à gauche son tranquille entregent. Il pourrait être un chef mafieux ou un patron de boîte de nuit, mais la fonction qu’il occupe est on ne peut plus officielle : celle de haut-commissaire de la République, représentant l’État français. Ici ou là, entre établissements privés et salons publics, il fait acte de présence, tâte le pouls et joue, comme il le peut, les médiateurs rassurants.
Car, depuis peu, la rumeur enfle quant à une reprise imminente des essais nucléaires français (tout le monde se souvient encore de ceux de 1995). La grogne se fait entendre et les indépendantistes organisent des manifestations musclées. De Roller, inquiet, constate qu’aux alentours de l’île se produisent d’obscurs mouvements : un sous-marin non identifié mouillant dans les eaux territoriales, un mystérieux Américain au visage émacié rôdant dans les parages, une présence accrue de la marine française. Le haut-commissaire part à la pêche aux renseignements, mais rien ne fait vraiment sens.
Du thriller, le film convoque le versant paranoïaque façon années 1970 (À cause d’un assassinat, d’Alan J. Pakula, ou Chinatown, de Roman Polanski), dont il renvoie quelques signes ostensibles, comme cette vue « à l’hélicoptère » sur un empilement de containers, suggérant d’entrée de jeu le motif d’obscurs trafics. Mais la mécanique du genre intéresse moins Serra que la paranoïa en tant qu’elle est à la fois une machine mentale et cinématographique, une machine à projections.

Le soupçon s’emparant de De Roller ira donc vers une dilution toujours plus poussée du sens, le haut-commissaire faisant l’expérience d’un réel toujours plus opaque à force de fourmiller d’indices ambivalents. Toutes choses que Serra creuse par la lente macération de sa mise en scène, qui aime à se frotter aux présences troubles ou dépravées. Il les plonge ici dans une jungle luxuriante, une palette de couleurs à la Gauguin, des lieux littoraux aussi objectivement paradisiaques qu’épuisés par l’imaginaire touristique (une scène éblouissante où De Roller assiste à flanc de vague aux performances d’un surfeur). Dans cette alliance de la nature et du synthétique, c’est la propre déliquescence du personnage qui se joue, potentat sentant bien, tel un personnage de Joseph Conrad (Un avant-poste du progrès, publié en 1897), que son pouvoir lui échappe. Pis : que celui-ci, sans assise légitime, n’a jamais été qu’une fiction – une Pacifiction
Le film convoque une galerie formidable de visages et de corps inhabituels : un leader indépendantiste aux airs de chef sioux (Matahi Pambrun), une hôtesse « trans » d’une grâce surnaturelle (Pahoa Mahagafanau), une troupe de danseurs traditionnels, une romancière en goguette, un amiral chafouin, Sergi Lopez en patron de night-club… La sarabande de ces figures interlopes et énigmatiques constitue offre au film des apparitions d’une splendide intensité. Chacune est porteuse d’un monde obscur, d’une menace latente, d’un récit caché, qui ne font qu’augmenter la force de fascination ici à l’œuvre.

(M. MacheretLe Monde)