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CINÉ TRICO'THÉ DE NOVEMBRE
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TROIS VISAGES

Écrit et réalisé par Jafar PANAHI - Iran 2018 1h40mn VOSTF - avec Benaz Jafari, Jafar Panahi, Marziyeh Rezaei, Maedeh Erteghaei... Festival de Cannes 2018 : Prix du meilleur scénario.

(ATTENTION ! Cette page est une archive !)

TROIS VISAGESL’Iran est de toute évidence un pays prodigieux et son cinéma en est la meilleure preuve. Ainsi Jafar Panahi : l’acuité de son regard sur les maux de la société iranienne, associée à la grâce et à l’humour qu’il sait conférer à son insolence, règle très rapidement son cas auprès des autorités. Lesquelles commencent par interdire ses films, avant de lui interdire carrément de les tourner lorsque le réalisateur rejoint les opposants à l’ex-président Mahmoud Ahmadinejad. Emprisonné puis jugé en 2010, condamné à six ans de prison et à une interdiction de tourner la moindre image durant vingt ans, il est depuis lors assigné à résidence… Mais aucune de ces mesures de rétorsion n’a réussi à empêcher Jafar Panahi de tourner des films et de les faire sortir du pays, selon des voies mystérieuses qui n’appartiennent qu’à lui… Depuis lors, Ceci n’est pas un film (2011), Pardé (2013) ou Taxi Téhéran (2015, disponible en Vidéo en Poche) ont, chacun à leur manière, mis en scène l’enfermement du cinéaste acculé à l’inaction et s’employant à la contourner, sur un ton où le tragique le dispute à la malice, avec pour enjeu l’affirmation opiniâtre de sa survie, comme homme et comme artiste…

Une célèbre actrice de télé iranienne, Benaz Jafari, reçoit sur son téléphone une vidéo macabre, à l’authenticité incertaine : une jeune fille inconnue, empêchée par ses parents de suivre sa vocation de comédienne, se pend dans une grotte tout en l’appelant personnellement à l’aide… Bouleversée, la vedette (dans son propre rôle) plaque son tournage en cours et persuade son vieil ami, le réalisateur Jafar Panahi (dans son propre rôle aussi) de partir enquêter sur les lieux de la tragédie, dans les montagnes du Nord-Ouest iranien.
Rien qu’à l’énoncé de cette intrigue, on retrouve quelques ingrédients du grand cinéma iranien de naguère : le mélange inextricable de fiction et de réalité (avec ses mises en abyme) ; la voiture semblable à un studio ambulant ; le reflet du sort injuste fait aux femmes ; l’ombre du suicide, réponse ultime à une société oppressante où l’art est fort mal vu… Jafar Panahi est bien l’héritier de l’immense Abbas Kiarostami, mort en 2016, dont il fut l’assistant. Trois visages est le premier film du disciple tourné après la mort du maître. C’est un hommage émouvant à son œuvre, dont plusieurs films clés sont cités au détour du récit, notamment le sublime Goût de la cerise.

Avec modestie, avec les moyens du bord, mais aussi avec beaucoup d’humour, Jafar Panahi actualise donc tous les thèmes et les motifs légués par Kiarostami. Le village montagnard où débarquent la vedette et le cinéaste s’y prête parfaitement, avec ses traditions ancestrales et sa jeunesse en révolte sourde. Il y a même, dans une minuscule demeure à l’écart, une chanteuse-actrice d’avant la révolution islamique (1979), vivant comme une recluse. Dans le plus beau moment du film, on aperçoit de loin, après la tombée de la nuit, par la fenêtre de la maisonnette, trois silhouettes danser joyeusement : une activité proscrite en Iran.
Éloge des actrices (trois générations sont évoquées), et de l’expression artistique en général, le film traite aussi, et peut-être avant tout, de l’empêchement et de l’entrave. Jafar Panahi, qui avait tourné son précédent film, Taxi Téhéran, entièrement à l’abri de son véhicule, a, cette fois, une plaisanterie terrible, déclinant une invitation à dormir dans une maison du village : « C’est encore dans ma voiture que je suis le plus en sécurité ! » (d’après J. Mandelbaum dans Le Monde et L. Guichard dans Télérama)