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LA VIE SANS PRINCIPE

Johnnie TO - Hong Kong 2011 1h46mn VOSTF - avec Lau Ching-Wan, Richie Jen, Denise Ho, Lo Hoi-Pang...

LA VIE SANS PRINCIPELe plus souvent nous réagissons sur les films et tentons de vous faire partager nos coups de cœur sans trop nous soucier de ce que nous pouvons lire dans la presse, même si nous savons que certains titres ont une influence certaine : Télérama au hasard et par exemple…
Mais là justement, à la lecture d'un petit billet téléramien fort maigre et fort peu argumenté d'un certain Jérémie Couston qui se livre à un petit assassinat en règle (avec comme arme suprême le petit bonhomme qui fait la tronche en exergue) du dernier bijou (probablement un de ses meilleurs opus) du maître hong kongais Johnnie To, notre sang n'a fait qu'un tour. Surtout parce que tout ce que reproche le sieur Couston à La vie sans principe est justement ce qu'on aime dans le film. Johhnie To est connu pour être le Melville chinois, le roi du polar stylé… Effectivement sa manière de filmer des fusillades comme des ballets classiques lui a valu l'admiration de tous et notamment de Tarantino, qui le considère comme une influence majeure. Mais Johnnie To est un auteur authentique, fidèle à l'observation de ses compatriotes chinois, contrairement à certains de ses prestigieux collègues, un Tsui Hark ou un John Woo, qui se sont laissés bercer par les sirènes hollywoodiennes et ont aligné les super productions. Et il fait donc ici un pas de côté dans sa carrière de maître-artisan ès polars pour évoquer un sujet capital en Chine et tout particulièrement à Hong Kong : la crise financière, plus largement la dématérialisation de la finance et sa déshumanisation qui laisse sur le carreau des milliers de petits épargnants, et au-delà la perte des valeurs traditionnelles chinoises. Et c'est comme si le critique de Télérama estimait que Johnnie To n'avait pas le droit de faire ce pas ce côté, n'avait pas la légitimité pour s'attaquer à un tel sujet… Et bien, il a tout faux, le critique de Télérama, et nous vous encourageons vivement à découvrir ce film formidable.

Dans La vie sans principe, Johnnie To a décidé d'incarner physiquement cette crise à travers le destin de trois personnages qui vont se croiser (ou pas ?) : la jeune employée zélée d'une banque qui jour après jour tente de vendre à de modestes clients des placements de plus en plus risqués et qui devient de plus en plus dégoûtée par les conséquences de son travail ; l'épouse d'un policier surbooké, qui se bat pour obtenir un emprunt pour un appartement au dessus de leurs moyens, poussée par une agent immobilière peu embarrassée par l'engrenage des subprimes ; et enfin Frère Panther, un gangster à l'ancienne (chemise hawaïenne, tics à la Kitano et bourre-pif facile) qui, pour payer la caution de son patron, se lance dans le boursicotage effréné. Tout ce petit monde va également croiser la route d'un usurier libidineux particulièrement ignoble, qui s'enrichit minute après minute alors que les cours s'effondrent.

A travers une mise en scène extrêmement intelligente qui rend ce film choral parfaitement fluide, avec des flash-back judicieusement amenés, Johnnie To crée toute la tension qu'il sait si bien maitriser dans ses thrillers pour transcrire l'intensité de l'horreur économique. L'horreur de cette malheureuse retraitée qui ne comprend rien au produit financier qu'on lui vend mais qui signe, tellement pleine d'espoir dans un lendemain meilleur après une vie de dur labeur. Il souligne avec brio toute l'absurdité de cette finance virtuelle qui se joue des hommes, notamment dans cette scène où le gangster qui ne comprend rien à la bourse joue au hasard à la hausse, et voit son destin basculer en quelques secondes le temps d'une courbe qui s'infléchit. Mené tambour battant, La vie sans principe, polar économique profondément empreint d'humanisme, est un splendide plaidoyer pour un ressaisissement moral dans un pays qui s'égare.