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Écrit et réalisé par Jean-Luc GODARD - France 1962 1h20mn - avec Anna Karina, Sady Rebbot, André S. Labarthe, Guylaine Schlumberger, Brice Parain...
Quatrième film de Godard, Vivre sa vie est un film d'amour. Amour pour Anna Karina. Amour pour le cinéma, à travers un hommage assumé à deux cinéastes : Kenji Mizoguchi, le chroniqueur japonais des maisons closes, Roberto Rossellini et Onze fioretti de François d'Assise. À l'exemple du film du maître italien (qui avait tourné un douzième épisode, non retenu dans le montage final), Vivre sa vie est ainsi construit en douze tableaux, qui scandent la passion de Nana, femme contrainte de vendre son corps pour pouvoir vivre sa vie, c'est-à-dire manger, payer sa chambre, survivre. Ces douze stations sont celles d'un chemin de croix, comme le souligne la scène où Nana entre dans un cinéma qui projette La Passion de Jeanne d'Arc, de Dreyer, et voit Falconetti dire à un prêtre que son martyre sera sa délivrance.
Godard dit : « Nana est gracieuse, c'est-à-dire pleine de grâce. Elle saura garder son âme tout en donnant son corps. » Anna Karina (qui détesta le film, où elle se trouvait enlaidie) est idéalisée en Louise Brooks (perruque brune), filmée de dos quand elle est nue (rarement), comparée à une poupée chinoise, une poule à l'intérieur de laquelle on trouve une âme lorsqu'on l'a déplumée et dépecée.
Cette métaphore de la poule s'applique à l'héroïne mais aussi au projet du film. Extérieurement, c'est une froide observation des travaux et des jours d'une tapineuse, un inventaire des lois, droits et décrets qui règlent son statut, une étude de l'art d'arpenter le trottoir, de racoler. C'est aussi l'histoire d'une fille qui voulait faire du théâtre, s'est retrouvée sur le trottoir par besoin d'argent, qui joue un rôle pour se trouver elle-même. Une fille qui fait la différence entre le masque et le visage. Une fille qui essaie de livrer son corps sans y laisser sa peau. Existentialiste en ce qu'elle choisit librement son sort, en ce qu'elle revendique son destin, Nana est, écrit Jean-Louis Bory dans Le Nouvel Observateur, « une putain respectueuse. Respectueuse d'elle-même ». Intérieurement, le film fait sentir qu'il n'y a pas d'opposition entre l'existence et l'essence, que l'une suppose l'autre, et vice versa.
Quand la scrupuleuse putain rencontre un philosophe (Brice Parain), elle apprend les vertus de l'ascèse : traverser le désert du silence pour apprendre à parler, se soumettre à une discipline du détachement pour renaître. Cette chronique d'une solitude s'attarde sur un calvaire, que Godard hésite à ponctuer par une rédemption. Pour cette héroïne dostoïevskienne, il choisira le châtiment.
Jean-Luc Godard assimile volontiers le métier d'acteur à la prostitution. La réticence, ou paresse, du comédien à s'investir dans le projet du film s'apparente, à ses yeux, au « J'embrasse pas » des femmes tarifées. Et déclinant de nombreuses fois ce thème de la vie des péripatéticiennes (de Deux ou trois choses que je sais d'elle à Sauve qui peut (la vie), Godard privilégie la description d'une mise en scène à celle de l'acte sexuel. C'est en cinéaste qu'il dépeint le choix d'une figurante en casting, exige qu'elle paye de sa personne, sans feindre ni simuler, ou transforme la transaction pute/client en chaîne de production d'images et de sons.
(d'après JL Douin, Le Monde)
