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UNE VALSE DANS LES ALLÉES

Thomas STUBER - Allemagne 2017 2h05mn VOSTF - avec Franz Rogowski, Sandra Hüller, Peter Kurth, Andreas Leupold, Ramona Kunze-Libnow... Scénario de Thomas Stuber et Clemens Meyer, d'après sa nouvelle In the aisles.

(ATTENTION ! Cette page est une archive !)

UNE VALSE DANS LES ALLÉESLes allées du titre sont celles d’un hypermarché discount. S’il n’y pousse aucune pâquerette, elles ne sont pas, vous le verrez vite, dénuées de romance, ni de poésie. D’ailleurs la scène d’ouverture donne le « la » quand, sur l’air du Beau Danube bleu, les chariots élévateurs glissent en cadence. Ce mélange des genres, des époques, celle de Strauss et celle de la robotique, rend la scène à la fois atemporelle et légèrement surréaliste. Tout cela semble tellement harmonieux, simple. Faussement… Christian (le charismatique Franz Rogowski, vu dernièrement dans Transit), qui vient tout juste d’être embauché et effectue ses premiers pas dans les coulisses de la grande distribution, le découvrira bientôt, à son corps défendant. D’abord manutentionnaire à tout faire, il lui faudra faire ses preuves, gravir pas à pas les échelons, avant d’espérer conduire un de ces engins pas si faciles à manier. Et puis la comédie humaine qui se joue dans ce petit monde en autarcie tient plus du purgatoire que du paradis terrestre. Entre les allées s’enkyste une sorte de guerre froide, chaque zone a ses règles, ses codes, ses alliés, ses ennemis… comme autant de pays distincts. Tant et si bien qu’avant d’y faire ses premiers pas, il est préférable d’en connaître les frontières, d’enregistrer les stratégies géopolitiques de chaque territoire pour être sûr de ne pas pénétrer en terrain miné par des pétards mouillés. Car bien sûr, malgré les airs importants qu’on se donne, et ce qu’on en dit, nul piège ici n’est réellement mortel, mis à part ceux tendus par le libéralisme. Peut-être ces pantomimes n’ont-elles pour seule motivation que de se sentir exister dans un lieu déshumanisé où la solitude, tapie dans l’ombre, guette sa prochaine victime.

Quoi qu’il en soit, les caristes des conserves ne fréquentent pas ceux des boissons, ni ceux des primeurs… étant bien entendu que tous ces frères et sœurs ennemis entretiennent des relations glaciales avec ceux du stock des surgelés (rebaptisé « Sibérie »). Aussi neutre que la Belgique durant la seconde guerre mondiale, seul le rayon des friandises semble faire l’unanimité. Ce qui est de bonne augure pour Christian qui vient d’y voir passer Marion. Coup de foudre d’autant plus pratique que peu de rayonnages métalliques les séparent. Les deux, sans s’adresser de prime abord la parole (faut dire que Christian est plutôt du genre taiseux endurci), se découvrent ainsi à la dérobée, avec cet air de ne pas y toucher qu’ont les grands timides ou les grands échaudés. Prémices d’une belle romance entre deux paquets de cookies et trois boîtes de sardines…
Christian se doute bien que Marion (formidable Sandra Hüller, l'héroïne de Toni Erdmann) est de dix ans son aînée, qu’elle a sans doute une vie ailleurs… Mais que lui importe ! Quelque chose l’attire irrésistiblement vers cette femme au charme douloureux qui le taquine à qui mieux mieux. C’est d’autant plus facile que Christian est un « bleu » particulièrement gauche qui bouscule tout ce qui a le malheur de se trouver sur son passage quand il s’essaie au transpalette électrique, qui n’est pourtant que la première étape avant même espérer grimper sur un gerbeur à double mât… Toute l'équipe commence à apprécier le nouveau venu, ses paroles rares et son sens de l'humour bien accroché. Surtout Bruno qui, malgré ses airs bourrus, maternerait presque ce drôle de vilain petit canard obéissant qui cache méticuleusement sous son uniforme ses tatouages comme le patron le lui a demandé…

Ce très beau film séduit par son ambiance aussi subtile que profondément émouvante : une mélancolie que vient éclairer la petite flamme chaude de l'humanité, de la fraternité, de la tendresse.