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En attendant que City Hall retrouve le chemin du grand écran, nous vous proposons un événement unique et collectif le dimanche 24 janvier sur le site de la 25e heure en présence de Frederick Wiseman.
Au programme de cette journée exceptionnelle : à 14h00, Titicut Follies, le premier film de sa série débutée en 1967 ; à 16h00, le nouveau film de Frederick Wiseman, City Hall, 46e de son auteur. La projection sera suivie d'une rencontre avec le réalisateur, animée par Charlotte Garson des Cahiers du Cinéma.

CITY HALL

Frederick WISEMAN - documentaire USA 2020 4h32mn VOSTF -

(ATTENTION ! Cette page est une archive !)

CITY HALLAprès At Berkeley, après National Gallery, après Ex libris…, Frederick Wiseman nous offre, du haut de ses quatre-vingt-dix ans, un nouveau film monumental et passionnant, en investissant cette fois la mairie de Boston, capitale et métropole la plus peuplée du Massachusetts, dirigée par le Maire démocrate Martin Walsh qui essaie de mener, dans un esprit participatif et collaboratif avec les citoyens, une politique socialement et écologiquement ambitieuse. Wiseman réalise ainsi son film le plus explicitement politique, une véritable profession de foi en l’Amérique et sa démocratie telle que la définissait Abraham Lincoln dans son discours de Gettysburg : « le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple », un contrepoint au cauchemar qu’est l’entreprise de démolition de l’administration Trump, et une proposition, en filmant ce qu’est concrètement une politique vertueuse de service public et d’inclusion, d’un contre-modèle : « Je sais que Boston ne résoudra pas les problèmes des États-Unis », nuance le maire au milieu du film, « mais il suffit d’une ville… »

City hall appartient à la veine des films territoriaux de Wiseman, qui résument et rassemblent presque tous les éléments de la vie institutionnelle que le cinéaste a explorés et approfondis depuis plus de 50 ans. On s’y préoccupe donc, comme dans Public housing, de loger les plus précaires ; on y briefe les policiers dans un commissariat à la Law and order ; les infirmières qui manifestent pour de meilleures conditions de soins sortent tout droit de Hospital ; on négocie en conseil des écoles l’augmentation du nombre d’élèves que peut accueillir un lycée du type de celui de High school II ; le sort des sans-abris renvoie à Welfare ; celui des femmes battues à Domestic violence
Il n’est bien sûr nul besoin de connaître par cœur la filmographie de Wiseman pour s’immerger dans City hall, mais ce rappel des œuvres passées est là pour dire à quel point le regard de Wiseman s’intéresse à tous les aspects de la vie des habitants de la ville, et pour souligner que chez lui, l’institution est moins un sujet qu’un cadre, un point de vue à partir duquel se déploie la vaste comédie humaine beckettienne qu’est son œuvre. En témoigne, une fois encore, la galerie de portraits, parfois fugaces, qui ponctue le film et qui donne à voir l’Amérique d’aujourd’hui, dans toute sa diversité. Ponctué par les grandes fêtes étatsuniennes, (Thanksgiving, Veteran's Day, Halloween…), City hall est de fait traversé sans cesse par les grands sujets politiques qui travaillent la société américaine contemporaine. Dans le désordre : mariage homosexuel, légalisation du cannabis, coût de la santé, tueries de masse, tensions dans les rapports entre la police et population, discriminations des minorités, quelles qu’elles soient, présentes comme passées…
Mais loin d’être circonstanciel, le film montre avant tout comment une pensée politique se réalise dans ce qu’il y a de plus concret, de plus prosaïque et donc de plus noble : la gestion au jour le jour de la vie quotidienne de tout un chacun et l’ambition de rendre sa ville meilleure (« Construire un meilleur Boston », est-il clairement affiché sur les chantiers de la cité). Soit la démocratie en action, c’est-à-dire avant tout du travail collectif, du débat et du compromis, de l’engagement citoyen dans la conduite des affaires de la part de femmes et d’hommes de bonne volonté, prompts à interpeller l’exécutif quand il le faut…

En 4h30 magnifiques – l’effet d’immersion lié à la durée du film fait partie intégrante de sa magistrale réussite –, on voit Frederick Wiseman défendre et illustrer une certaine idée de l’Amérique. Ce qu’on appellera, pour reprendre l’expression utilisée dans une des réunions montrées dans le film : un art civique.

(Antoine Guillot, France Culture)