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LE DIABLE N’EXISTE PAS

Écrit et réalisé par Mohammad RASOULOF - Iran 2020 2h30 VOSTF - avec Ehsan Mirhosseini, Kaveh Ahangar, Mohammad Valizadegan, Mohammad Seddighimehr... Ours d’Or, Festival de Berlin 2020.

(ATTENTION ! Cette page est une archive !)

LE DIABLE N’EXISTE PASEn 2017, réalisateur du déjà stupéfiant (et féroce) Un homme intègre, Mohammad Rasoulof se disait aux aguets, vivait dans la peur des représailles. Il n’avait malheureusement pas tort. La réaction des autorités iraniennes, dont l’agacement avait sans doute été décuplé par l’écho rencontré par le film à l’étranger, avait été immédiate : accusé de porter atteinte à la sécurité de l’État iranien, Rasoulof était empêché de travailler et de quitter son pays – et finalement embastillé quelques mois. Pas découragé, le réalisateur théorisa alors que, pour la suite de sa carrière, « le meilleur moyen d’échapper à la censure serait de réaliser officiellement des courts-métrages. En effet, plus un tournage est court, moins la censure s’y intéresse donc moins le risque est grand de se faire prendre ». Ainsi est née l’idée de faire s’entrecroiser plusieurs histoires, qui auraient en commun « la façon dont on assume la responsabilité de ses actes dans un contexte totalitaire. » Tourné dans l’urgence et la clandestinité, avec une invraisemblable économie de moyens, Le Diable n’existe pas n’en porte miraculeusement aucun stigmate : d’une rigueur et d’une beauté formelle à couper le souffle, les quatre histoires qui le composent, fortes, sensibles, ont une cohérence évidente – esthétique et thématique. Reliées entre elles par la problématique de la peine de mort, elles brassent en un ample geste humaniste l’intime et l’universel, explorent la banalité du Mal, la défaite de la soumission au pouvoir comme la beauté et la force universelle de la lutte…



La peine de mort et les différentes façons d’y être confronté : y être condamné, en être l’exécuteur, se taire, s’y résoudre, s’y opposer… En définitive, c’est bien du choix individuel de chacun face au pouvoir dont il est quatre fois question. Qu’il s’agisse de l’existence tristement banale et routinière d’un homme que seul l’amour pour sa famille semble éclairer, et dont la monotonie, qui n’est sans doute pas de même nature que pour le tout venant de ses contemporains, serait la condition de sa survie. Qu’il s’agisse encore du choix que doit faire un jeune soldat confronté à un ordre littéralement, éthiquement inacceptable (comme si les soldats, d’où qu’ils soient, avaient à faire des choix…). Ou bien encore de l’attitude qu’il est possible, souhaitable, d’adopter pour tel autre soldat qui ne revient au village que pour être confronté au deuil impartageable de la famille de sa promise. Ou enfin du rapport entre le mensonge protecteur et l’impossible vérité, qu’un intellectuel reclus à la campagne (c’est visuellement le segment le plus beau du film) doit détricoter en confidence pour la fille d’un de ses amis, revenue d’Allemagne à sa demande.

Subtilement, un personnage, un événement, un décor, un souvenir relie chaque histoire aux autres et l’ensemble compose, par petites touches, un magnifique portrait de l’Iran moderne, tiraillé entre ses contradictions, la richesse inépuisable de sa culture, l’intransigeance de son système totalitaire. Et c’est plus largement notre humanité profonde que sonde le réalisateur avec toute l’acuité que nécessite le projet et toute la poésie que renferme son cinéma. Claires, limpides, la fluidité et l’ampleur de sa mise en scène font s’entrechoquer les destins avec juste ce qu’il faut de violence ou avec infiniment de douceur, selon ce que les situations exigent. Partagé entre le pur plaisir de suivre le récit d’un extraordinaire raconteur d’histoires et l’intelligence vivace que son propos mobilise, on quitte à regret l’Iran de Mohammad Rasoulof. Tout à la fois émerveillé, étranglé d’émotion et plus riche d’un partage d’une rare intensité.