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LUNE NOIRE

UNDER THE SKIN

Jonathan GLAZER - GB 2013 1h47mn VOSTF - avec Scarlett Johansson, Jeremy McWilliams, Linsey Taylor Mackay, Dougie McConnell... Scénario de Jonathan Glazer et Walter Campbell, d'après le roman de Michel Faber.

(ATTENTION ! Cette page est une archive !)

UNDER THE SKINAu tout début d'Under the skin, Jonathan Glazer montre un point lumineux qui devient un corps céleste avant de se fondre dans l'iris d'une femme qui endosse bientôt les habits d'une morte, tuée par un motard mystérieux qui sillonne les routes d'Écosse.
La femme venue d'ailleurs parcourt ensuite les rues de Glasgow dans une camionnette. Elle parle avec l'accent anglais et répète à chaque fois la même scène : elle questionne sans trop de finesse ses passagers potentiels, afin de s'assurer que personne ne les attend à la maison. Et lorsqu'elle trouve un candidat idéalement isolé, elle l'emmène dans un quartier reculé, jusqu'à une maison qui de l'extérieur ressemble à un taudis et à l'intérieur recèle un piège d'une grande beauté. La femme se dévêt en reculant à l'intérieur d'une pièce noire, l'homme la suit et s'enfonce à travers une surface lisse pour se retrouver piégé dans un liquide.
On peut trouver les tenants et les aboutissants de cette situation dans le roman de Michel Faber dont Jonathan Glazer et Walter Campbell ont tiré leur scénario. Mais pourquoi s'en servir quand le film offre la possibilité d'édifier sa propre fiction ? Under the skin est sorti il y a plusieurs mois en Grande-Bretagne et aux États-Unis, et la lecture des critiques, de professionnels et de spectateurs montre toute l'étendue de l'espace que laisse le film à l'imagination. Au spectateur de décider, par exemple, si cet être qui a emprunté son enveloppe charnelle à Scarlett Johansson est la femelle de son espèce ou une machine fabriquée par son commanditaire.

Reste que ces vagabondages sont autorisés à l'intérieur d'un univers foisonnant d'images et d'idées, et à condition que l'on suive pas à pas la mystérieuse créature. Créature, elle l'est au début. On entend bien que sous son apparence de femme elle est autre, qu'elle ânonne des répliques toutes faites, dans un but purement fonctionnel – attirer les humains dans son piège. Elle est comme un canard en bois placé sur l'eau par un chasseur, un appât meurtrier… Mais à chaque répétition de la séquence de séduction-capture, la prédatrice s'humanise, jusqu'à ce qu'elle laisse partir un jeune garçon affligé d'une maladie très semblable à celle d'Elephant Man.
C'est l'un des beaux paradoxes du film (qui n'en manque pas) que cette mutation soit presque muette. Les dialogues stéréotypés du début laissent la place au regard, à la mobilité croissante du visage. La dernière partie du film renverse les rôles : la tueuse tente d'échapper à son créateur, quitte Glasgow pour les Highlands, leurs pics déchiquetés, leurs sombres forêts de sapins.
Under the skin est un film romantique, qui présente plus d'un trait commun avec le Frankenstein de Mary Shelley. Un être artificiel s'efforce de s'unir au genre humain et fait l'expérience du désir, de la violence, de la solitude. Il faut ajouter à ce versant un peu exalté, et tout à fait enivrant un humour noir qui affleure par instants… Il faut rester aux aguets pour saisir ces éclairs de drôlerie, qui passent dans la tourmente que génère la mise en scène de Jonathan Glazer.

A l'image des hommes de Glasgow qui s'enfoncent dans l'inconnu pour poursuivre la femme désirée, il faut consentir à s'immerger dans ce mélange inédit et homogène de prises de vue cachées, de contemplations de la nature, de musique dissonante d'où émergent des vagues d'émotion (signée Mica Levi), d'effets spéciaux sophistiqués. Tout comme l'objet de leur désir est autre qu'une femme, Under the skin est un film autre, un alien.

(T. Sotinel, Le Monde)