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DISSIDENTE

Écrit et réalisé par Pier-Philippe CHEVIGNY - Québec 2023 1h29mn VOSTF - avec Ariane Castellanos, Marc-André Grondin, Nelson Coronado, Eve Duranceau...

(ATTENTION ! Cette page est une archive !)

DISSIDENTECe qui se raconte et se dénonce ici, dans la vallée du Richelieu, immense région agricole du Québec (et garde-manger du pays) est une histoire universelle : celle qui lie depuis la nuit des temps ceux qui possèdent et celles et ceux qui n’ont rien hormis la force de leurs bras. Avec la minutie d’un documentariste, la rigueur d’un enquêteur et ce supplément d’âme et de cœur qu’offre la fiction, Pier-Philippe Chevigny livre un premier film puissant et engagé qui saisit la radicale absurdité d’un système qui broie autant ceux qui le servent que les bonnes intentions qui l’ont vu naître.
« Le programme des travailleurs étrangers temporaires » : une entente diplomatique entre le Canada et des pays partenaires qui permet aux entreprises d’importer en toute légalité de la main-d’œuvre à moindre coût. Les Philippines fournissent ainsi les aides ménagères et les nourrices pour les grandes métropoles, alors que le Mexique et le Guatemala offrent des bras pour travailler dans les champs ou dans les usines de transformation alimentaire.

C’est dans l’une de ces usines que la québecoise Ariane est embauchée, en même temps qu’un groupe de jeunes hommes venus grossir les rangs d’une nouvelle équipe d’ouvriers non qualifiés. Ariane sera leur traductrice, l’intermédiaire, le maillon indispensable entre le directeur et les travailleurs, celle qui devra faire connaître les règles et transmettre les consignes. À priori, ils seront bien traités : ils sont logés sur place dans une grande maison plutôt confortable, ils sont salariés et tous les papiers sont en règle. S’ils travaillent bien, ils auront même le sésame : la très convoitée lettre de recommandation qui leur donnera le droit de revenir une fois leur premier contrat terminé. Certains resteront bien plus d’une saison…
Se taire est la règle tacite. Ne pas faire de vague, demeurer corvéable et toujours docile parce que, selon la formule consacrée et universelle : « si tu n’es pas content, un autre prendra le job »… Alors oui aux heures sup, oui au travail le dimanche, oui à l’embauche à l’aube, oui aux règles de vie imposées, même pendant les temps de repos, oui à tout au nom de la promesse d’un quotidien meilleur offert à celles et ceux restés au pays.
Ariane fait comme tous les gars : elle fait le job, elle traduit, du mieux qu’elle peut, toujours attentive et respectueuse dans le choix de ses mots, prenant soin de glisser au passage un peu d’humanité, un peu d’humour – noir souvent – pour que la pilule passe mieux. Mais les cadences deviennent folles et les consignes de plus en plus rigides… L’implacable économie de marché impose ses exigences et ne connaît ni les sourires, ni les prénoms, ni les douleurs de ces hommes. Ariane comprend vite que le patron autoritaire et faussement sympathique est comme elle : un simple pion dans cette énorme machine à broyer, un engrenage de ce système vicieux qui détruit le corps de ces jeunes hommes, qui les humilie, les manipule, abuse d’eux. Elle comprend aussi qu’elle partage avec ces hommes un peu de cette culture qu’elle n’a jamais pris le temps d’honorer, ni de chercher à mieux connaître… elle comprend que sa citoyenneté canadienne est une force : celle de pouvoir être une voix de résistance, une voix dissidente.

Mi-septembre 2023, alors que le film sortait au Canada, un rapport spécial de l’ONU épinglait ce programme des travailleurs étrangers temporaires, le qualifiant de « terreau fertile pour l’esclavage moderne ». Pour autant, nos besoins de malbouffe à prix discount, de main d’œuvre pas cher pour accomplir les sales besognes, de nounous étrangères pour nos bambins gâtés, de médecins étrangers pour les urgences saturées continuent, à Paris, Dubaï ou Richelieu, de nourrir la bête… Jusqu’à quand ?