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TASTE OF CEMENT

Ziad KHALTOUM - documentaire Liban / Syrie 2017 1h25mn VOSTF - Travail incroyable sur le son de Ansgar Frerich.

(ATTENTION ! Cette page est une archive !)

TASTE OF CEMENTAprès Braguino sur la précédente gazette, voici un nouveau film documentaire d'une beauté et d'une force d'expression hors du commun, d'une cohérence impressionnante entre le propos et la forme. Taste of cement porte en outre un regard tout à fait singulier sur un conflit pourtant sur-médiatisé, dont chacun croit avoir tout (trop) vu et tout (trop) entendu.
Ziad Kalthoum est syrien. En 2009, il a réalisé un documentaire sur des femmes kurdes fuyant pour vivre dans une société sans hommes, un film censuré par le régime. Alors qu'il faisait son service militaire en 2013, il a refusé de combattre son propre peuple et a préféré quitter la Syrie pour Beyrouth, rejoignant ainsi l'énorme communauté des réfugiés syriens au Liban, qui lui a donné la matière première de Taste of cement. Le film se nourrit d'une réalité relativement hallucinante aux yeux occidentaux : le Liban accueille aujourd'hui près de 1,2 million de réfugiés syriens, ce qui correspond à un cinquième de sa population, de quoi donner le tournis aux identitaires et autres crétins xénophobes qui voient dans les quelques milliers de migrants officiellement acceptés sur notre territoire une invasion propre à perturber l'équilibre de notre pays. Mais face à la montée chez les Libanais d'un réel racisme envers cette population, la contrepartie est dure, avec entre autres des restrictions considérables de circulation pour les réfugiés et une aide financière qui ne leur permet absolument pas de survivre dans le pays.

Ziad Kalthoum a pour illustrer leur condition trouvé un endroit hautement symbolique et cinématographiquement fascinant : un gratte-ciel de 32 étages en construction dans cette ville qui, après avoir été martyre des bombardements israéliens et de la guerre civile, connait un essor économique exceptionnel. Dans cet immeuble, chaque jour dès l'aube, des dizaines d'ouvriers syriens montent à des hauteurs vertigineuses, surplombant la ville et la mer, si loin si proche. Et chaque jour au crépuscule, les mêmes ouvriers descendent dans le sous-sol où sont aménagées quelques chambres sommaires, le couvre-feu leur étant de toute façon imposé. Pour ces hommes qui ont fui l'horreur, le nouveau quotidien est cette prison dont ils ne sortent jamais, partageant leur vie entre les gestes du travail et la soirée qu'ils passent généralement à regarder, terrifiés, les images de la guerre dans leur pays où sont restés nombre de leurs proches. Presque sans parole si ce n'est la voix off d'un homme qui raconte ses allers et retours entre ces deux pays frappés par la guerre à quelques décennies d'intervalle, où chaque période de paix n'est qu'un sursis, Taste of cement évoque dans un parallèle saisissant ce cycle terrible de construction et de destruction. Alors que l'immeuble s'élève à Beyrouth, on découvre des images subjectives de tanks syriens envahissant une ville dévastée, qui détruisent dans un fracas épouvantable les quelques bâtiments encore debout, avant de retrouver les efforts désespérés de la population pour extirper des décombres leurs familles et voisins, sans autre moyen technique que quelques lampes et des pelles de fortune. Et ces images se reflètent dans les yeux tristes et magnifiques, inoubliables, des ouvriers qui les regardent depuis leur exil, envahis par le regret de ne pouvoir les aider.

Au-delà du parallèle des séquences, il y a un travail extraordinaire sur le son réalisé par Ansgar Friedrich – mixant les bruits des chantiers et de la guerre, contrebalancés par la douceur de la voix off – qui finit de faire de Taste of cement un très grand film.