UTOPIA SUR LES BANCS D'INFAMIE…
Et voilà !
Ce lundi 15 février le tribunal correctionnel d'Avignon nous a relaxé !
Vous étiez nombreux à nous soutenir (la grande salle d'audience a
été bien trop petite) et nous vous en remercions, mais l'histoire n'est
pas finie. Nous avons donné rendez-vous à Yan Moix et au Figaro le 23
mars au Tribunal de Grande Instance de Paris.
Ci-dessous l'historique de cette histoire :
LE TEXTE DE YANN MOIX PARU DANS LE FIGARO
(cliquez dessus pour le voir en grand)

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Ça vous en bouche un coin ! Voilà Utopia rangé par certains dans la catégorie des affreux antisémites…
Ne
riez pas, c’est du sérieux, même que nous voilà embarqués dans deux
procès : l’un fait ici à Utopia Avignon par l’Association Culturelle
Juive des Alpilles (Nous sommes convoqués au Tribunal correctionnel
d’Avignon, le lundi 15 février à 14h00), l’autre initié par chacun des
Utopia de France et de Navarre à l’encontre du Figaro et du chroniqueur
Yann Moix (Ça sera le 23 mars à Paris). Pour que vous puissiez juger de
l’affaire par vous-mêmes, vous trouverez ici l’intégralité de la prose
de Moix : Une utopie pourrie ; le texte des gazettes sur le film Le
Temps qu’il reste…
C'est ainsi que commençait la présentation dans notre dernière
gazette où réagissaient des membres des équipes des cinémas Utopia.
Nous publions cette fois-ci une sélection de témoignages que nous avons
reçus.
Merci pour l’abondance de vos réactions, vos lettres,
longues, documentées,
passionnantes, vos témoignages, vos encouragements.
Merci à l’UJFP (Union Juive Française pour
la Paix) de nous apporter son soutien, merci aux Amis de l’Huma, au MRAP Vaucluse et tant
d’autres...
Utopia, objet d’un règlement de comptes ? Il se trouve que
l’association des Amis de l’Humanité dont je suis le Secrétaire a été
associée à la projection, en avant-première, le 17 juillet 2009, à
Avignon, du film d’Elia Suleiman, Le temps qu’il reste, objet du texte
en cause. La séance a été suivie d’une discussion libre, ouverte au
public, sans que le moindre épithète soit prononcé contre qui que ce
soit, en dépit de la cruauté de l’histoire vécue par les Palestiniens.
Tous ceux, dont nous sommes, qui suivent l’activité
d’Utopia-Avignon, savent que la programmation des films, comme leur
présentation, n’est inspiré par aucun racisme. La salle est réputée,
dans les milieux les plus divers, pour son ouverture d’esprit, la
qualité de ses choix, et la diversité de ses invités. Une chose est de
discuter telle ou telle formule, comme celles du magazine d’Utopia,
voire de la désapprouver, autre chose est d’appeler à prononcer des
condamnations globales et définitives visant à attribuer à l’autre
partie des positions et une idéologie moralement infamantes. L’article
publié dans Le Figaro rapproche les responsables d’Utopia de Robert
Brasillach, collaborateur, fusillé à la Libération pour propagande en
faveur des nazis. Cet excès même témoigne d’une volonté de règlements
de comptes politiques, ce qui relève du débat public et non de la
justice. Comment ne pas rappeler, dans ces conditions, la longue liste
de ceux, mouvements, intellectuels, journalistes, élus, artistes,
syndicalistes, qui se sont vus cités en justice pour des commentaires
sur la politique israélienne, commentaires invariablement qualifiés
d’antisémites. L’antisémitisme, comme tout racisme, est un crime sans
nom. Mais on ne peut l’invoquer, s’agissant de faits sans commune
mesure avec un sujet aussi grave et une histoire aussi tragique, dans
le but de faire taire la critique du comportement de l’Etat israélien.
Il serait navrant qu’un lieu d’accueil, de débat, comme Utopia, soit
incité à ne plus jouer son rôle.
Charles Silvestre, secrétaire des Amis de l’Humanite
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Nous n’avons pas toujours été d’accord et nous nous sommes même
affrontés. J’en ai été désolé car je trouve que nous ne sommes pas
assez nombreux pour nous diviser. Or j’ai toujours rendu hommage à
votre travail de qualité en faveur du cinéma que je suis depuis plus de
25 ans. Aussi c’est avec stupeur (au sens premier du terme) que j’ai
découvert le mauvais procès que Le Figaro avait ouvert contre vous à
partir d’une expression, « milice juive », dans un texte présentant Le
Temps qu’il reste. Pour qui ne possède pas de culture historique (cela
peut s’avérer fonctionnel lorsque, par exemple, on veut transformer Guy
Môquet en vecteur de la communication de l’UMP ou confondre plateau de
télévision et pla-teau des Glières) et réduit l’usage du terme « milice
» à la période de l’occupation en France, « milice juive » peut sonner
comme un oxymoron. Le politiquement correct doit-il aller jusqu’à
employer une périphrase du type « groupe armé non soumis à une autorité
étatique et pratiquant des actions qui seraient aujourd’hui qualifiées
de terroristes » pour l’Irgoun, responsable de l’attentat de l’Hôtel
King David ? Sinon, je ne vois rien de choquant dans cette expression.
Le terme milice ne concerne pas uniquement la France ! Un retour sur la
guerre d’Espagne apprendrait au plumitif du Figaro que Simone Weil
s’est engagée dans la milice anarchiste de la CNT. Télérama place
Simone Weil dans les brigades internationales (Cf. n°3086 du 4 mars
2009) : cela sonne sûrement plus politiquement correct. Tant pis si les
brigades n’ont été constituées qu’après qu’elle ait quitté l’Espagne et
qu’avec l’uniforme de la milice anarchiste qu’elle arbore fièrement sur
la photo choisie par le magazine, elle n’aurait pas fait de vieux os
dans une brigade internationale : les sbires du NKVD l’auraient
liquidée. Au Nouvel Obs (06/11/08), Jacques Nerson préfère employer le
terme « corps franc » pour parler de l’engagement de Simone Weil en
Espagne. Surtout ne pas employer le terme de « milice » et son
qualificatif « anarchiste » : il ne faudrait pas ternir gravement la
réputation de la philosophe. D’ici que le lecteur l’imagine en train de
faire ses courses à l’épicerie de Tarnac... Quant à George Orwell, il a
combattu sur le front d’Aragon dans la milice du POUM où il fut blessé
: une balle franquiste lui traversa la gorge. Après sa convalescence,
il a dû fuir les staliniens qui voulaient lui faire la peau en mai
1937. Revenant sur son expérience, il pouvait écrire dans Hommage à la
Catalogne : « Ce qui attire le commun des hommes au socialisme, ce qui
fait qu’ils sont disposés à risquer leur peau pour lui, la “mystique”
du socialisme, c’est l’idée d’égalité ; pour l’immense majorité des
gens, le socialisme signifie une société sans classe, ou il ne signifie
rien du tout.
Et c’est à cet égard que ces mois passés dans les milices ont été
pour moi d’un grand prix. Car les milices espagnoles, tant qu’elles
existèrent, furent une sorte de microcosme d’une société sans classe. »
Bon courage pour affronter les prétoires ! Il en va de la liberté de
parole, que les flics de la pensée rêvent de supprimer à l’aide
également de ces procédures usantes et dégradantes. Tout en souhaitant
que vous ne dépensiez pas trop d’énergie, car, en paraphrasant le grand
John Ford pour clore le procès en sorcellerie intenté contre Jo
Mankiewicz : « Nous avons des films à diffuser, des débats à animer,
des combats à mener »...
Amitiés,
Jean-Marie Tixier. Président du Cinéma Jean Eustache à Pessac
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Cher Utopia,
J’ai parcouru hâtivement et en sautant les détails le compte rendu
de vos aventures juridiques avec Monsieur Moix. Si je n’ai pas encore
pris la peine d’une lecture exhaustive, l’idée même de ce procès me
hérissait. Tout m’insupporte. Dans le désordre, le prétexte diffamant
de ce procès, les propos de Monsieur Moix aussi insultants pour vous
que pour vos fidèles spectateurs, sa suffisance et sa prétention et son
ton, donneur de leçon. Une première remarque à propos de l’anonymat.
Dans une autre vie, j’ai travaillé beaucoup avec la presse
anglo-saxonne dont la réputation n’est plus à faire, et en particulier,
avec The Economist, qui est depuis bien des années, LA référence, dans
le monde entier, quand on parle de journalisme. Je vous signale, que
vous n’y verrez jamais la signature d’un journaliste, et c’est
exactement pour cela que The Economist a acquis cette réputation de
sérieux, de probité, cette qualité de réflexion et d’analyse : les
journalistes de The Economist n’ont aucune chance d’y devenir des «
stars » ou des « people ». Vous n’inviterez pas un journaliste de The
Economist à un voyage de presse dispendieux comme cela se pratique
couramment avec les journalistes du Figaro. Vous pouvez en croire mon
expérience ! Par ailleurs, je suis une parisienne, qui a aussi vécu en
Angleterre et aux Etats-Unis et qui est venue s’installer à Villeneuve
les Avignon pour y vivre ma retraite depuis cinq ans. Je reçois
beaucoup de mes amis, parisiens et anglo-saxons que j’emmène au cinéma
à Utopia, c’est devenu pour eux incontournable et ils trouvent que j’ai
bien de la chance d’avoir ce cinéma à proximité. Chaque fois c’est un
succès, à tel point que quand ils arrivent chez moi, ils se précipitent
sur votre gazette ! mais je dois être une bobo gauchiste !
Enfin, en regardant un peu la vie de Monsieur Moix, je vois qu’il a
réalisé un film tout à fait récemment. Par hasard, n’auriez-vous pas
fait bon accueil à son film ? Ou peut-être, pas d’accueil du tout ?
Très franchement, ce film n’évoque rien pour moi. Mais j’ai vu qu’il
avait suscité, comme son auteur, beaucoup de controverses...
Mais je m’égare peut-être...
Bien à vous
Marie-Dominique Tron
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À propos de la chronique de Yann Moix
Faute de temps, quand on m’a signalé, peu après sa parution, la
chronique de Yann Moix attaquant Utopia, je n’y ai pas prêté grande
attention. La relisant aujourd’hui, je suis partagée, comme beaucoup,
entre la colère et la tristesse. Je reprends le centre de ce texte : «
Le mot “milice” collé au mot “juif”, ce n’est pas un oxymore, c’est une
honte. C’est définir, évacuant Auschwitz d’un coup d’adjectif non
seulement mal placé mais déplacé, un concept qui donnerait aussitôt
vie, dans la foulée, à de jolis avatars comme des nazis juifs, des
fascistes juifs, des hitlériens juifs ».
Et comment pourrait-il ne pas exister de milices juives ou des juifs
fascistes ? Est-ce que les Juifs ne sont pas des êtres humains ? Il
n’est nullement besoin d’en appeler à un nouveau concept. En 1926 déjà,
Gershom Scholem signait, avec d’autres intellectuels juifs, une
pétition, adressée à la puissance mandataire, contre la création d’une
milice juive en Palestine, arguant qu’il fallait tout faire pour «
combattre l’esprit guerrier et militariste » dans les rangs sionistes
et « dénoncer les slogans trompeurs qui vantent l’héroïsme et l’honneur
national » (citation extraite de Un juif allemand à Jérusalem de M.R.
Hayoun). Depuis, bien sûr, cet espoir s’est définitivement envolé
puisqu’à la fin de l’année 1947, la « principale milice clandestine
sioniste » s’installait à la Maison rouge de Tel Aviv où, en mars 1948,
fut « mis la dernière main à un plan de nettoyage ethnique de la
Palestine » (citation extraite de Le nettoyage ethnique de la Palestine
de I. Pappé).
Mais, surtout, utiliser le nom d’un camp d’extermination nazi à ce
point à la légère, pour le petit plaisir de faire glisser les mots les
uns sur les autres, alors là, c’est vraiment une honte.
Ensuite, avant de comparer, dans une autre partie du texte que je ne
reprends pas, l’idée de lobotomisation des élèves dans les écoles
israéliennes avec les textes de Robert Brasillach, il faut peut-être
écouter les Israéliens parler de leur propre système scolaire. Il n’est
qu’à lire Tom Segev (Le Septième million) pour voir que, dès la
naissance de l’Etat, on apprenait à l’école que dans le pays il y avait
deux races : la race des dieux, qui étaient nés sur place, et une race
inférieure : celle des Juifs qui venaient de la Diaspora. Sans compter
les travaux menés actuellement en Israël sur ce qui est véhiculé dans
les manuels scolaires à propos des Palestiniens et, plus généralement,
des Arabes.
Il n’y a pas une « essence juive » qui serait forcément distincte d’une
« essence nazie ». Il y a des êtres humains avec leurs histoires, leurs
cultures et le risque, toujours, de vouloir se débarrasser de toute
altérité. Prendre une posture qui consiste à dénoncer de
l’antisémitisme là où il n’y en a pas n’évite aucunement de se laisser
entraîner dans ce travers et, surtout, ne combat pas le racisme là où
il est. C’est une posture aveugle qui nous met en grand danger.
A lire le texte d’A.M.F. dans la gazette n°300, j’aimerais insister sur
un point. Il me semble qu’il faut souligner que, quand le CRIF est
intervenu en 2004, tentant de faire pression sur Utopia pour que le
cinéma annule la venue de Leila Chahid à Toulouse pour le film
Ecrivains des frontières, Utopia a répondu en programmant trois autres
films sur le même sujet en plus d’Écrivains des frontières.
C’est-à-dire que face à ces tentatives de pression, il est possible de
ne pas acquiescer. Mais, pour cela, il est nécessaire de penser. Ce que
fait Utopia.
C’est un peu curieux, parfois, de voir comment certains événements
relatifs à la Palestine sont déprogrammés par souci de ne pas déplaire.
C’est à se demander si leurs organisateurs ont une incertitude quant à
savoir si eux-mêmes sont antisémites ou non. Mais après tout, il est
vrai qu’il n’y a pas eu, après la seconde Guerre mondiale, et qu’il n’y
a toujours pas de questionnement sur le refus de l’altérité qui se
présente sous la forme d’un racisme ou d’un autre. Sans doute est-ce
pour cela, d’ailleurs, qu’on se préoccupe si peu de l’islamophobie
actuelle Après la seconde guerre mondiale, il a été convenu qu’il était
malséant de dire ouvertement du mal des Juifs mais il n’a pas été
décidé de réfléchir vraiment à la difficulté, pour l’être humain,
d’accepter l’altérité du monde, l’altérité des autres et l’altérité de
soi-même. Alors, bien sûr, il ne reste qu’à se réfugier dans des
postures, croyant que ça pourrait nous garantir d’être du côté du Mal.
Mais il n’existe aucune garantie en cette matière, il n’existe que le
choix entre l’aveuglement et la pensée.
Merci, en tout cas, aux cinémas Utopia d’être parmi ceux qui aident à
lutter contre la lobotomisation du monde, et en particulier contre la
lobotomisation du judaïsme.
Claire Mialhe, membre de l’UJFP.
Le texte par qui le scandale arrive :
LE TEMPS QU’IL RESTE
Ecrit et réalisé par Elia SULEIMAN
Les tragédies de l’histoire sont souvent grotesques. Les
Palestiniens vivent depuis 1948 un cauchemar kafkaïen. Alors que
musulmans et chrétiens coexistaient pacifiquement en Palestine depuis
quelques millénaires avec la minorité juive, les puissances
occidentales, en totale méconnaissance de la région, et sous la
pression d’une nouvelle idéologie, le sionisme, née en Europe au 19ème
siècle, décidèrent implicitement, et ce bien avant la deuxième guerre
mondiale comme l’ont montré les nouveaux historiens israéliens, qu’ils
seraient expulsés de leur terre pour satisfaire au rêve fou d’un état
religieux juif.
Quelques massacres plus tard, perpétrés par les
milices juives, c’est chose faite en 1948 avec plus de 700 000
Palestiniens jetés comme des malpropres aux frontières, et ce malgré
une résolution de l’ONU exigeant le droit au retour : résolution qui,
bien que revalidée près de 100 fois, ne sera jamais respectée par
Israël. Au final, un non-sens en guise d’Etat, qui reste aujourd’hui
schizophrénique, capable d’envoyer un transsexuel à l’Eurovision tout
en choisissant un ministre des Affaires Etrangères dont le racisme
ferait passer notre borgne national pour l’abbé Pierre.
Dans la
tradition de ses pères spirituels du burlesque, Keaton et Chaplin, qui
montrèrent en leur temps l’absurdité de la première Guerre Mondiale,
c’est bien ce non-sens que le réalisateur du sublime Intervention
Divine, Elia Suleiman, poète-cinéaste arabe israélien longtemps exilé
(un de ces 1,3 million de Palestiniens qui purent avoir la nationalité
israélienne sans bénéficier totalement des mêmes droits que leurs
concitoyens juifs), a décidé de décrire poétiquement en quatre
tableaux, tout en racontant l’histoire de sa famille depuis 1948.
La
scène d’introduction, où Elia Suleiman, revenant au pays, se retrouve
au milieu de nulle part à cause d’ un chauffeur de taxi israélien qui
ne reconnait plus son chemin en implorant Dieu « qui l’a abandonné »,
est infiniment symbolique de cette situation où tous se demandent,
Palestiniens ou Israéliens, pourquoi ils sont dans cette galère sans
issue. Et dans ce no man’s land, au milieu d’une nuit d’orage, l’esprit
de Suleiman refait l’histoire de son pays et de son père disparu,
résistant en 1948 à Nazareth donné pour mort après que les soldats
l’aient jeté dans un ravin (mais depuis 2000 ans, c’est une ville où
l’on ressuscite plus facilement qu’ailleurs…).
Il revient sur son
enfance dans une école juive où la lobotomisation sioniste des élèves
filait bon train ; sur les deux intifada… et jusqu’à aujourd’hui. Et
chacune des périodes est l’occasion, toujours de manière tendre et
burlesque, de montrer le dérisoire de tout, un désespoir tranquille
mêlé de cynisme donnant à chaque Palestinien une force incroyable pour
surmonter l’humiliation et la violence. Sans trop dévoiler le film, on
rit encore à ce voisin aux théories politiques ubuesques qui, à chaque
revers des Palestiniens (et ils furent nombreux), tente de s’immoler
par le feu, mais ne parvient jamais à craquer l’allumette fatale… Ou,
dans un contexte plus récent, Suleiman montre que la principale arme
face aux Israëliens est le dédain et l’indifférence, comme quand ce
jeune homme arpente la rue de long en large en téléphonant, sans se
soucier une seconde du canon d’un tank qui le suit à 180°.
La force
de Suleiman est de mêler étroitement émotion et burlesque : ainsi, dans
une scène bouleversante, Elia écoute les larmes aux yeux, avec sa mère
devenue muette, la magnifique chanteuse égyptienne Oum Kalsoum. Avec un
sens du cadre splendidement théâtralisé, et sa dégaine d’échalas égaré
omniprésente, Suleiman rappelle infiniment Tati qui comme lui savait,
avec une économie quasi-totale de mots et le burlesque des situations,
souligner de manière impitoyable la connerie humaine. Ici le clown
blanc a une jolie gueule d’Arabe et on en est totalement ravi, et un
immense éclat de rire ou la fulgurante beauté d’instants poétiques sont
les preuves vivantes d’une âme que jamais la crétinerie assassine d’un
Netanyahu ou d’un Lieberman ne pourra abattre.
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RÉACTIONS DES CINÉMAS UTOPIA
De ma petite histoire…
J’ai
grandi parmi les fantômes de deux génocides. Mon amie d’enfance était
fille d’un dentiste arménien réfugié dans le petit village où je suis
née et ma mère s’était précipitée chez lui autant pour faire soigner
ses ratounes que pour rompre l’hostilité de villageois méfiants qui le
confinaient dans un isolement douloureux. Il habitait avec sa femme et
sa fille dans une unique pièce, qui servait aussi de cabinet dentaire.
Quand il recevait un client, il tirait un rideau pour isoler le lit, et
la roulette sifflait tandis que la soupe cuisait à petits bouillons sur
la cuisinière à bois… On croyait préserver les petites des récits de
ces grands malheurs en les chuchotant, mais nous ne manquions pas de
capter l’essence des conversations des adultes. Mon père, qui avait
passé cinq ans dans des camps de prisonniers en Allemagne, puni par un
séjour à Ravaruska, savait de quoi ils causaient quand ils évoquaient
ces horreurs.
Le jour où le frère de ma mère est arrivé en tenant
par la main une beauté brune dont il semblait éperdument amoureux, nous
annonçant qu’il allait se convertir au judaïsme pour pouvoir l’épouser,
ma mère a fondu de bonheur : ce qu’elle redoutait le plus, c’était
l’athéisme qu’Henri affichait et qui lui semblait devoir le précipiter
aux enfers. Le Dieu des Juifs, pour elle, était le même que le sien, un
Dieu amour, gentil, qui nous attendait tous sur un nuage… C’est ainsi
que mon oncle est « devenu » juif et on a copiné très vite avec la
famille d’Esther réfugiée à Alès, où ses membres travaillaient dans la
confection. Là encore on chuchotait les horreurs des camps, on égrenait
les noms des morts tandis que les petits jouaient dans leur coin… Et
nous découvrions, sans que les grands y fassent attention, les cruautés
du monde et la relativité de la vie.
Il n’est pas impossible que
cette conscience de la fragilité de l’existence ait compté dans mon
choix de rompre un jour avec une vie tracée d’avance pour m’embarquer
dans une aventure qui avait les couleurs des valeurs que j’avais ainsi
reçues.
… à l'histoire d'Utopia.
« Le cinéma facteur d’ouverture pour l’intelligence et le coeur, la
connaissance des autres par les films comme moyen de lutter contre tous
les racismes… » C’étaient les objectifs des statuts de notre première
association. De quoi séduire le clergé d’Aix en Provence qui a conclu
notre premier bail pour une salle de patronage. Défilaient sans cesse,
dans ce petit cinoche embarqué dans l’ébullition d’idées qui
caractérisait les années 70, militants du Front Homosexuel d’Action
Révolutionnaire, Chrétiens défendants les sans-papiers (déjà),
féministes du Mlac, etc. L’ouverture aux autres, nos bienveillants
curés ne l’avaient pas entendue ainsi : nous étions bien des enfants de
chœur, mais pas tout à fait selon leurs critères. Ils ne tardèrent pas
à vouloir nous jeter à la rue et y parvinrent.
A contrario, cette
conception un peu agitée des choses nous valut la sympathie d’ Herbert,
un Juif new-yorkais, spectateur assidu et directeur de l’Institut
Américain d’Aix, qui proposa de nous reloger dans l’institut d’Avignon
qu’il dirigeait également et alla même jusqu’à prêter aux fauchés que
nous étions les premiers sous pour aménager la salle, ne ratant pas une
occasion de faire des plaisanteries sur les Juifs et l’argent…
Le
hasard voulut – mais est-ce bien le hasard ? – quand il a été question
de donner une extension aux salles avignonnaises, qu’un couple d’amis,
l’un séfarade, l’autre ashkénaze, rentre dans le capital des structures
Utopia… Et c’est ainsi qu’Utopia s’est développé grâce à des
Américains, des Juifs, des Chrétiens, des maçons, des psychiatres, des
Iraniens… Les films étaient le prolongement naturel de ces mélanges et
les débats étaient souvent vifs. Dès nos débuts il nous sembla donc
évident d’attirer l’attention aussi bien sur le génocide juif que sur
les méfaits de la colonisation, les horreurs de l’esclavage et tout ce
qui pouvait concerner notre époque formidable, sans nous priver d’y
aller de notre point de vue local ou global…
Nous avions en quelque
sorte inventé le cinéma d’opinion, du décor à la programmation jusqu’à
l’expression multiple de la Gazette où les textes n’ont jamais été
signés parce qu’Utopia a toujours été une aventure viscéralement
collective… et histoire que personne ne commence à se prendre au
sérieux !
Bien évidemment le conflit israélo-palestien a toujours
compté parmi nos préoccupations, et si certains étaient directement
concernés (famille en Israël etc…), les autres percevaient qu’il pesait
sur le devenir du monde.
Quand David – le Séfarade cité plus
haut –, en 2002, nous a confié un texte, Pitié pour les Palestiniens,
qui était un appel « à la justice sans laquelle aucune paix ne sera
jamais possible », il nous a semblé naturel de le publier… Le ciel nous
est tombé sur la tête. Lettres d’insultes, agressivité verbale,
affiches déchirées : des Juifs, en leur nom propre ou se déclarant
représentatifs de toute la communauté juive, entendaient nous imposer
le silence. Non Juifs, nous étions antisémites, Juifs, nous étions des
traîtres, des Juifs honteux… Deux ans plus tard, quand nous annonçâmes
la venue de Leila Chahid à Toulouse pour le film Écrivains des
frontières, le ton monta à nouveau…
Nous avons alors pris conscience
que nous n’étions pas les seuls concernés et qu’un peu partout des
pressions s’exerçaient dès lors que s’exprimait un autre point de vue
que la version officielle d’Israël : déprogrammation d’une semaine
palestinienne à Montreuil, de Route 181, formidable film d’Eyal Sivan,
à Beaubourg, pression sur les élus de Lyon, de Bordeaux, d’ailleurs…
contre la venue d’une jeune troupe de théâtre composée d’adolescents
palestiniens, pourtant parrainée par l’Unesco, accumulation de procès
contre les personnalités les plus variées…
Au fil des dernières
années, nous avons vu se mettre en place une sorte de « police de la
pensée » conduite par une petite poignée d’intellos bien en cour dans
les médias, brandissant avec beaucoup de facilité l’argument
d’antisémitisme pour faire taire toute critique, tout trait d’humour,
toute parole non conforme à la « pensée officielle » d’Israël.
Quand
le Figaro a publié Une utopie pourrie, chronique de Yann Moix
réagissant au texte paru dans les gazettes d’Utopia – en l’occurrence
il avait lu celle d’Avignon – sur le film Le Temps qu’il reste,
l’énormité des insultes nous aurait presque fait rire si elle ne nous
avait paru s’inscrire dans une stratégie délibérée pour faire taire. Se
voir comparés, en pire, à Robert Brasillach, fusillé à la libération,
être accusés « d’avoir troqué nos bottes et nos insignes d’officiers
allemands contre des sandalettes de baba-cools cinéphiles et idiots
pour en finir avec tout ce qui est juif dans l’économie du monde »…
nous a laissé perplexes : comment réagir à ce qui nous semblait le
comble de la sottise ?
Le CRIF a bien entendu enfoncé le clou en
relayant sur son site le texte de Moix, tout en renforçant son sens
initial par la pratique bien connue de « l’extrait qui tue » : Utopia y
devient le fleuron des nouveaux antisémites qui « veulent en finir avec
tout ce qui est juif »… En septembre, confortée par le texte de Moix au
point d’en faire la pièce maitresse de son assignation, l’Association
Culturelle Juive des Alpilles de Saint-Remy de Provence a alors assigné
Utopia Avignon au Tribunal de Grande Instance pour « provocation à la
discrimination, à la haine ou à la violence et injure publique
(aggravée par des propos anonymement antisémites) ».
S’il y avait
hésitation auparavant quant à l’idée de se lancer dans une procédure,
ce dernier fait a provoqué une réaction unanime dans tous les Utopia,
tous étant concernés pour avoir diffusé le texte incriminé, à Saint
Ouen l’Aumône, Bordeaux, Toulouse, Tournefeuille, Montpellier, etc.
Réagissant alors aux injures de Moix. chacun des Utopia a assigné le 4
novembre l’auteur de l’article et le journal qui l’a publié. La
première audience est fixée au 5 janvier, à la 17e chambre du TGI de
Paris.
À suivre…
A.M.F. (Toulouse)
MOIX ET MOI
En Bretagne, tu allais à la laïque ou à l’école libre (entendez par
là : catholique), t’étais bouffeur de curés ou grenouille de bénitier.
Il existait aussi une troisième voie, celle des faux-culs, tendance
petit commerçant, qui envoyait les enfants à la messe le dimanche,
cathé le jeudi, confesse, confirmation, petite et grande communion…
pour ne pas se fâcher avec la moitié (au moins) de la communauté
(entendez par là : la clientèle).
Ce fut mon chemin jusqu’à l’adolescence où j’optai alors pour la tendance anticléricale.
Après un tel parcours initiatique, il m’apparaissait bien entendu
que j’étais autorisé à être également bouffeur d’imams, de rabbins et
de pasteurs en tout genre. C’était le temps où l’on croyait qu’un bon
athée ne pouvait pas mettre la République en danger, bien au contraire…
Puis
ce fut le début des années Mitterrand, les perspectives d’un monde
meilleur étaient déjà ensevelies sous les ors de la République,
insoumis à l’armée et fraîchement blanchi par Charles Hernu, ministre
de la défense de l’époque, je m’embarquai dans l’aventure des cinémas
Utopia à Avignon, mousse en cuisine. C’était la salle République et les
deux salles Galante, du même nom que la rue qui a disparu, les salles
aussi puisqu’elles sont devenues aujourd’hui un restaurant et que nous
nous sommes depuis installés à la Manutention.
L’équipe fonctionnait
peu hiérarchisée, avec prises de chou ponctuelles. Je me souviens de
quelques réunions homériques où Moix n’aurait cependant pas eu sa
place, car même si les débats étaient houleux, personne n’utilisait
l’injure comme arme de destruction massive… Nous gardions finalement
beaucoup de tenue et d’humour dans le désaccord et la polémique.
Cette
façon collective de travailler, et non anonyme, n’en déplaise au
polémiste Moix, ne pouvait que m’emballer. Société anonyme ! sûrement
pas ! Collective dans notre façon d’agir, de travailler mais on ne peut
plus personnalisée dans le rapport aux autres… et quelles
personnalités, souvent fortes en gueule ! Chacun de la troupe était
bien connu en ville, qui dans des associations, qui dans des mouvements
politiques, ou qui dans certains bistrots… Tout ce petit monde
défendait mordicus des tas de films dont je n’avais jamais entendu
parler auparavant, des films qui nous racontaient le monde, les gens,
les pays, les guerres, les espoirs, les noirceurs de l’âme… Des
cinéastes qui par leur art critiquaient ce que nous faisions subir aux
hommes et à la planète et que je percevais comme autant de leviers pour
la transformer. Utopique ! Bien sûr ! Pourtant quel bel accès à la
réalité du monde !
Et nous en avons organisé des rencontres,
autour de tellement de sujets, exprimé notre point de vue dans la
gazette sur ce qui se passait dans notre ville ou à l’autre bout de la
terre…
Aujourd’hui, quelques décennies plus tard, ça continue et je
pense toujours que le cinéma n’est pas là pour nous aveugler mais pour
nous éclairer. Il n’est pas là pour nous faire taire mais bien pour que
nous discutions, réfléchissions. Et cet enthousiasme à défendre les
films ne nous a pas abandonné.
Lorsque ce lundi matin, il y a
quelques semaines, j’ai reçu de la main de l’huissier l’assignation en
correctionnelle par l’Association Culturelle Juive des Alpilles pour
provocation à la discrimination, la haine ou la violence et injure
publique aggravée par des propos antisémites, mon sang ne fit qu’un
tour. Se voir accusé des horreurs que l’on avait précisément combattues
prouvait que le venin distillé par le chroniqueur Yann Moix du Figaro
avait fait son chemin dans les chaumières au point de nous devenir
soudainement inacceptable.
P.G. (Avignon)
Qu’est ce qui nourrit notre identité ?
La question est terriblement « tendance » ces dernières semaines,
chacune, chacun, de Marine à Nicolas en passant par Ségolène, tentant
de s’arroger les bonnes réponses à cette question. J’avoue que je m’en
foutais comme de ma première VHS. Mais moi aussi, victime du premier
sujet médiatique venu, j’ai fini par m’interroger… Et puis notre ami
Yann Moix m’y pousse encore un peu plus.
Qui suis-je donc ?
Basco-béarnais du côté de ma mère, j’avoue ressentir une certaine
fierté à défiler aux côtés de ces fier-à-bras gardiens de brebis
revendiquant une langue pleine de x, descendants de frondeurs qui
savaient faire des cartons sur Roland et ses potes envahisseurs
carolingiens au col de Roncevaux. Limousin par mon père, j’aime cette
rude région de résistance qui a vu combattre dans les maquis de
châtaigniers l’intraitable Guingouin et qui a apporté son soutien
indéfectible à Julien Coupat et ses neuf amis, Limousins d’adoption.
Français ? bof ! La seule France dans laquelle je me reconnais c’est
celle des sans-culottes de 1792 et des communards, celle du Conseil
National de la Résistance, sûrement pas la France chauvine, peureuse et
réac qui n’aime que les Noirs et les Arabes qui marquent des buts, et
votent pour un président qui leur assure de contenir l’immigration.
Un
soir, alors que j’avais une dizaine d’années, un autre bout d’identité
m’est tombé sur le coin du nez entre le bœuf purée et le petit suisse :
ma mère me révéla tout de go qu’une de mes aïeules était juive.
Soudainement le poids d’un peuple et de sa lourde histoire est tombé
sur mes frêles épaules. Apprendre qu’on est juif ou même simple
descendant de Juifs n’est pas aussi anodin que la découverte d’origines
beauceronnes ou picardes. Un génocide est passé par là, et on ne peut
traiter la chose avec légèreté. Je ne soupçonnais rien, d’autant que
dans la famille de ma mère, on risquait pas d’y fêter une bar-mitzvah.
Tout le monde s’était totalement converti au catholicisme jusqu’au
zèle, préférant durant la deuxième guerre écouter le bon berger et se
terrer derrière les rideaux vichy. Dès lors, conscient que si une
uchronie tragique venait à se produire, ramenant au pouvoir une
idéologie antisémite, je monterais dans le train de la mort, je me suis
employé très jeune à mieux connaître, comprendre l’histoire et la
destinée du peuple juif. Plus tard, étudiant en histoire, j’en ai même
fait mon sujet d’étude, dans le choix de mon mémoire de maîtrise puis
de ma thèse : « la communauté juive d’Alexandre à l’époque
hellénistique »… Tout un programme non ? Et puis l’histoire antique du
peuple juif a croisé son histoire plus contemporaine dans mon petit
parcours, quand j’ai participé à mes premières manifestations en
soutien au peuple palestinien face à un état israélien qui, selon moi,
dévoyait un idéal égalitaire et socialiste qui était pour moi à
l’époque celui des origines du sionisme. Ce nouveau combat était-il
contraire à mon petit bout d’identité ? Lutter radicalement contre
Israël était-il un déni de ce qu’il y avait de juif en moi ? Certains
camarades d’études hébraïques ont voulu me le faire croire, me classer
parmi les traîtres, voire les « juifs antisémites » pour reprendre la
phraséologie délirante des détracteurs de tout opposant à Israël.
Jusqu’à l’apothéose, avec Yann Moix qui nous compare à des Robert
Brasillach en herbe. Et je me suis souvenu que mon père, fils de
résistant et qui était pourtant héritier des valeurs de la Résistance
française, n’avait pas hésité dans les années 60 à combattre l’armée de
son pays pour soutenir un peuple opprimé, le peuple algérien. On
l’avait jeté en prison comme traître à la nation, comme terroriste. De
la même façon, lutter contre le sionisme ne sera jamais, malgré les
approximations de Yann Moix, un acte antisémite. Israël est un État
avec une politique impérialiste et c’est cela que l’on peut combattre
et sûrement pas son peuple (la journaliste Amira Hass, les cinéastes
Eyal Sivan ou Avi Mograbi sont là pour nous rappeler l’effervescence
intellectuelle en Israël). J’ai enfin compris que l’identité est avant
tout la mosaïque de valeurs, d’émotions et d’indignations que l’on a
accumulées. Si j’ai une identité, c’est une identité de classe : fier
d’être fils de prolétaire ayant mené toute sa vie un combat
anticapitaliste ; une identité antiraciste (sous toutes ces formes),
une identité musicale (punk un jour, punk toujours), une identité
multisexuelle… enfant de la révolution sexuelle. Par contre je me fous
de mon appartenance à une nation ou à un peuple, si cette appartenance
doit aller à l’encontre de ma liberté de penser. Les peuples dont je me
sens proche sont les peuples opprimés qui mènent un combat légitime et
juste. Et pour reprendre la mythique chanson des Bérurier Noir, « salut
à toi punk iranien, salut à toi peuple kanak, etc. », au cours de nos
voyages prenons tous ces identités pour construire un universalisme
humaniste !
Et c’est à Utopia, après de nombreux errements
professionnels, que j’ai pu trouver un havre de paix où existe cette
possibilité rare de croiser sans mépris pour les unes ou les autres la
multiplicité de ces identités autant dans les films que l’on présente
que dans les rencontres que l’on organise. Plus que nulle part
ailleurs, n’en déplaise à Monsieur Moix, on accueille indifféremment
films israéliens ou du monde arabe (vous voyez ces cinématographies
très représentées sur les écrans des multiplexes, monsieur Moix ?) et
nos débats sont ouverts et contradictoires. Aussi selon moi, en nous
injuriant et nous assimilant à des néonazis, Yann Moix ne fait qu’aller
à l’encontre du but qu’il recherche : lutter contre l’antisémitisme.
Car par son délire rhétorique et nauséabond, il ne fait qu’éloigner le
lecteur de l’antisémitisme réel, en désignant des faux coupables. À
force de crier au loup, Yann Moix et ses amis ne font que relativiser
le danger peut-être réel d’une résurgence de cette idéologie
génocidaire.
J.J.R. (Saint-Ouen l’Aumône)
Spartacus et Moix
17
ans que je traîne ma charrette, de long en large dans les rues
d’Avignon, distribuant la gazette (gratuite) comme du pain béni, et il
n’y en a jamais assez ! « Roger’s, il m’en faut plus ! ». « Monsieur
Utopia, encore un peu s’il vous plaît ! ». 17 ans que je me balade en
m’arrêtant tous les 10 mètres pour saluer ou blaguer avec quelqu’un.
C’est parfois embêtant, sans vouloir se vanter. 17 ans que je monte mes
bobines avec toute notre petite équipe - qu’on s’éreinte 7 jours sur 7,
12 heures par jour (pas question de fermer, sous peine d’émeutes dans
la ville). 12 heures par jour à organiser des débats, des rencontres,
des nuits fantastiques… et on n’y fera pas fortune, pas pour vous dire
qu’on est mal payé, parce qu’on s’en contente, contrairement à
d’autres, mais parce que, quand j’ai rencontré l’équipe d’Utopia,
j’étais un pas grand chose. Mais ça c’est une autre histoire que je
vous raconterai peut-être une autre fois.
J’aimais leur
programmation, leur jeunesse, leurs idées (tout le monde n’a pas eu la
chance d’avoir des parents communistes). Même si pendant ces 17 ans on
s’est fait attaquer, pour notre ton, un peu vif, par les cathos
intégristes (La dernière tentation du Christ, Je vous salue Marie,
Amen…), par des… des quoi au fait, qui nous reprochaient de passer trop
de films israéliens (c’est vrai qu’il y avait eu cette année-là une
production importante de films israéliens, comme cette année
d’ailleurs), par des socialos qui trouvaient que nous passions trop de
films américains, etc.
On a réussi quelques coups de force, en
pleine guerre des Balkans de réunir Serbes, Croates et Bosniaques pour
un débat très riche, même si tous se regardaient en chiens de faïence.
C’est
vrai qu’un grand nombre de cinéastes lutte contre l’obscurantisme en
tout genre et je ne suis pas peu fier de projeter leurs films.
D’origine Corse. AJU VISTU ANCU TROPU (Je ne les ai que trop vus).
Quand
il y a 15 ans nous nous sommes retrouvés sans toit (problème de bail)
et qu’il a fallu se faire entendre à la Mairie d’Avignon, c’est un
millier d’anonymes qui a envahi le conseil municipal pour que l’on nous
retrouve un logis et avec succès puisque c’est ainsi que nous nous
sommes installés à la Manutention. En décorant Anne-Marie Chevalier des
arts et de la culture, c’est un millier d’anonymes que Madame le Maire
a décorés ce jour-là. Décoration qui doit traîner avec tant d’autres
récompenses dans un carton sur une étagère poussiéreuse. Parce qu’on
s’en fout et qu’on n’a pas le temps et qu’il y a beaucoup d’autres
choses plus urgentes dont il faut parler avant que l’on nous fasse
taire à jamais.
Je me souviens de ce soir dans notre petite salle
Galante. Une panne de projecteur 10 minutes avant la fin du film. La
salle République était libre quelques rues plus loin. Je descends
demander aux spectateurs s’ils veulent y voir la fin du film. ce fut un
oui général, un oui d’allégresse et ils m’ont suivi, ma bobine sur le
dos trois rues en contrebas dans une atmosphère de joie et d’amitié,
sûrement pas d’anonymat.
C’est moi Spartacus ! Non c’est moi Spartacus, non c’est moi, non c’est moi…
R.L. (Avignon)
