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POLAR EN CABANES

Également au programme - MANILLE

Samedi 23 SEPTEMBRE 2017 à 18h

Film présenté par Federico Rossin, historien du cinéma


Dans le cadre de POLAR EN CABANES

INSIANG

Lino BROCKA - Philippines 1976 1h35mn VOSTF - Avec Hilda Koronel, Mona Lisa, Ruel Vernal, Res Cortez, Marlon Ramirez... Scénario de Mario O’Hara et Lamberto E. Antonio.

(ATTENTION ! Cette page est une archive !)

INSIANGLa sortie d'Insiang, restaurée par la Cinémathèque de Bologne, est un événement qui va permettre aux nouvelles générations de découvrir le travail du grand Lino Brocka, cinéaste essentiel dont l’œuvre est restée longtemps indisponible. Né en 1939, mortellement fauché à 52 ans par une voiture, le réalisateur fut une étoile filante du théâtre et du cinéma philippins, et l’un de leurs principaux héros, en ceci qu’il s’est opposé courageusement, à travers ses œuvres, à la loi martiale de Ferdinand Marcos.
Insiang, l’une de ses réalisations les plus célèbres, s’ouvre comme un coup de tonnerre, en plein cœur d’un abattoir où travaille l’un des protagonistes : on assiste, dans un raffut de tous les diables, à l’exécution des porcs, puis au circuit industriel glaçant par lequel transitent leurs carcasses. Il s'agit moins d'une métaphore convenue de la condition des sous-prolétaires (le « système » broyant les pauvres) qu'une façon franche de dessiller le regard du spectateur, de lui signifier par une note stridente que le drame auquel il assiste le concerne bien au-delà des apparences – pas de tiers-mondisme folklorique ici-bas.

Insiang, c’est le prénom de l’héroïne, est une jeune blanchisseuse (inoubliable et merveilleuse Hilda Koronel) qui sillonne le bidonville pour livrer le linge à domicile. On la découvre marchant, beauté étincelante, à travers les ruelles sombres, les baraquements sommaires, les amoncellements de détritus où s’amusent les gamins du quartier. Sur son visage, une retenue, une mélancolie insondable. Insiang vit chez sa mère, poissonnière irascible qui veille comme un dragon sur sa virginité, dans un cabanon où s’entasse aussi toute une belle-famille venue de la campagne. La mégère renvoie bientôt ce petit monde pour accueillir son amoureux, Dado, un voyou qui joue les gigolos avec elle. Insiang voudrait s’enfuir avec son petit ami, Bebot, garagiste trop désinvolte pour avoir le romantisme de l’enlever. Cernée par le désir féroce d’hommes désœuvrés, Insiang est une figure tragique, c’est-à-dire piégée (elle ne peut littéralement pas sortir), et doit trouver, au sein même de la violence qu’on lui fait, une arme à retourner contre sa condition.

Tourné en onze jours seulement, dans un geste fou de rage et de détermination, Insiang affiche une mise en scène « à l’os », qui ne dévie pas d’un poil de l’action ni du sujet, suivant simplement, mais avec une grande assurance, les élans et les stations successives de ses personnages, comme autant de configurations de désir et de ­domination mêlés.
Le film supplante magistralement le misérabilisme par la vigueur de son exploration sociale, rebondissant de personnage en personnage, à travers un portrait proliférant du bidonville, de ses figures, de ses lieux stratégiques (échoppes, cinémas, salles de jeu, etc). A mi-parcours, il se replie sur le triangle pervers s’établissant entre la mère, sa fille et le « beau-père » qu’elles se partagent, jusqu’à révéler qu’il n’existe là-dedans ni victime ni bourreau, mais un sac de frustrations et de pulsions exacerbées par la promiscuité. Le plus frappant, c’est l’usage que Brocka fait de la couleur, par la vivacité polychrome des vêtements perçant la grisaille des faubourgs, ou la virulence de certains éclairages, témoins d’une profonde fermentation du désir. Grande tradition du mélodrame qui veut que la couleur brûle l’écran jusqu’à en déchirer la toile.

En revers immédiat de sa force politique, Insiang se révèle aussi un grand film sur l’écrasement de la beauté, l’impossibilité de son rayonnement dans ces poches de misère qui fleurissent dans les moindres recoins des sociétés malades. Une fin splendide, où les larmes d’Insiang se retrouvent soudain dans les yeux de sa mère, vient rappeler que si l’homme est un loup pour l’homme, c’est encore la femme qui est le plus souvent victime de ses crocs.

Mathieu MacheretLe Monde