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LA GRÂCE

Écrit et réalisé par Ilya POVOLOTSKY - Russie 2021 1h59mn VOSTF - avec Maria Lukyanova, Gela Chitava, Eldar Safikanov, Ksenia Kutepova...

(ATTENTION ! Cette page est une archive !)

LA GRÂCEC’est peut-être ça, la grâce : voir éclore un film qu’on n’attendait pas, comme surgit d’un ailleurs lointain et soudain révélé avec fragilité et évidence. Première fiction d’un cinéaste qui ne pensait pas le devenir, La Grâce est un film nomade tourné dans les marges d’une Russie rurale presque oubliée, imprimant sur pellicule les visages et les paysages délaissés d’une histoire officielle écrite par le pouvoir central. Pour cela, le film d’Ilya Povolotsky est, en soi, un acte politique. Il fait le portrait d’un père et de sa fille, vivant sans attaches dans un van rempli d’affaires, parmi lesquelles du matériel de cinéma itinérant pour les projections qu’ils organisent et dont ils tirent de minces subsides. En suivant leur parcours, de campagnes en villages, le film fait état d’un territoire esseulé en évoquant la vie des habitants, du Caucase à la mer de Barents. Il fait aussi l’éloge de la marginalité à travers cette famille réduite à sa plus stricte présence, transportant avec elle le peu qu’elle possède. Pour ces deux-là, la route est une fuite en dehors de ce qu’offre le système, un subterfuge à la vie réservée à ceux qui s’arrêtent. Le film en fait aussi sa substance, comme si pour résister, le cinéma se devait de rester périphérique et témoigner de l’en-deçà des images dominantes.

Entre ce père et sa fille, peu de paroles. Celles du quotidien, et encore : la promiscuité de ce petit van n’en demande pas beaucoup. Seul le père conduit, mais la fille – toute jeune femme au teint pâle et aux reflets roux – est déjà largement assez débrouillarde pour assumer le reste seule. Faire du cinéma itinérant en Russie, c’est presque mener une vie de clandestin : il faut trouver de l’essence à vil prix sur le marché noir, tracer des itinéraires en contournant les contrôles de police (forcément à éviter), dégoter des cannettes de bières à vendre lors des projections… On entend parler géorgien ou kabarde et on se demande à quelle époque on est, mais c’est bien de la nôtre qu’il s’agit : si les projections ont encore ici du succès, c’est que ces campagnes ne sont pas encore envahies d’images du monde entier et qu’Internet n’arrive pas jusqu’à ces contrées reculées. Pour ce père et sa fille, rien n’a le temps de s’installer et les rencontres faites les soirs de projection se défont aussi vite qu’il faut repartir…
La mise en scène manie moins l’explication verbale que le façonnage du sensible : les plans-séquences sur les paysages de steppes ou les friches post-soviétiques inscrivent les personnages dans un monde au bord de l’oubli, d’une beauté âpre et rugueuse, et dont père et fille tirent encore quelques fugaces avantages. Mais aussi libres soient-ils dans cette déambulation, la question de la destination ne manque pas de se poser. Et c’est alors l’absence de la mère qui remplit ces immenses territoires. Le père la comble par la présence passagère de quelques femmes. Mais bientôt un jeune homme s’attachera à sa fille et, arrivés sur les rives septentrionales de la mer de Barents, se jouera l’histoire d’une émancipation aussi inévitable que redoutée.

Sublime dans ses textures et ses mouvements d’appareil, le film d’Ilya Povolotsky travaille ses personnages comme des figures, non sans rappeler l’héritage formaliste d’un certain cinéma russe, entre la « zone » stalkerienne d’Andrei Tarkovski et les spectres des films de Sharunas Bartas. Il rejoint surtout d’emblée une génération de jeunes cinéastes comme Kantemir Balagov (Tesnota) ou Kira Kovalenko (Les Poings desserrés) qui, en faisant le portrait de jeunes femmes affranchies, dessinent la possibilité d’une résistance par la marge. Voilà un geste courageux et salutaire, par les temps qui courent en Russie.