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L’ÉTÉ DERNIER

Catherine BREILLAT - France 2023 1h44 - avec Léa Drucker, Samuel Kircher, Olivier Rabourdin, Clotilde Courau... Scénario de Catherine Breillat et Pascal Bonitzer, d’après le film danois Dronningen de May El-Thoukhy.

(ATTENTION ! Cette page est une archive !)

L’ÉTÉ DERNIERQuand l’une des plus audacieuses et radicales cinéastes françaises filme la liaison transgressive entre un adolescent de 17 ans et sa belle-mère cinquantenaire, chacun s’attend à trouver un film cru, provocateur et ardent. C’est à peu près tout l’inverse : L’Été dernier est avant tout un film de visages, construit avec une immense subtilité, absolument conscient des enjeux soulevés, auscultant les mystères du désir jusque dans ses zones les plus inaccessibles. Et c’est en cela qu’il est profondément subversif. Catherine Breillat s’aventure là où (presque) personne n’ose aller, regardant droit dans les yeux les passions immorales, le mensonge, la toxicité et tous leurs effets. Un petit pas de recul le confirme : le film ne serait pas si troublant s’il ne captait pas quelque chose d’essentiel des rapports humains, s’il ne pointait pas avec autant de pertinence les conditions intimes et sociales par lesquelles le désir naît, puis se consume. « L’art sert à donner des réponses à des questions qui ne sont jamais posées », dit admirablement Breillat. Aujourd’hui, celle qui n’a cessé de représenter la sexualité féminine flirte à nouveau avec le danger dans un film rigoureux et puissant, pour encore une fois questionner nos rapports à nos propres désirs.
L’affaire se déroule sous la lumière de l’été au cœur d’une propriété bourgeoise d’une ville de province. Anne (Léa Drucker, impressionnante) est avocate, spécialisée dans la protection des mineurs, et élève deux petites filles adoptées de 6 et 7 ans avec son époux Pierre (Olivier Rabourdin, olympien), homme d’affaires solide bien que passagèrement ennuyé par un contrôle fiscal. Ensemble, ils accueillent Théo, adolescent beau et rebelle, que Pierre a eu d’un premier mariage et qu’il n’a que peu connu en raison d’une séparation compliquée. Théo est plein de rage, méprisant à l’égard de l’aisance matérielle de son père, l’accusant de ne jamais avoir été présent pour lui. Armée de son expérience professionnelle, Anne assume avec intelligence sa position de médiatrice. Belle-mère et beau-fils vont alors se laisser dépasser par une escalade émotionnelle : Anne s’interposant aux provocations de Théo, Théo trouvant en Anne autant un moyen d’acquérir de la considération que d’en retirer à son père. Ce désir inavouable, bientôt incandescent entre les deux amants, Catherine Breillat le scrute sous tous les angles, comme s’il fallait le restituer dans toute sa complexité pour comprendre quelque chose à l’affaire. Serait-ce, pour Anne, l’ennui conjugal ? La tentation irrépressible de la chute ? L’interprétation vertigineuse de Léa Drucker y apporte mille nuances et toutes résistent à la moindre interprétation facile. Anne est face à son propre mystère et ne s’invente aucune excuse.
Reste que, tôt ou tard, les actes s’assument. Disons, sans en dévoiler plus, qu’Anne le fera de la manière la plus déconcertante qui soit. Ce qui mène le film, dans sa seconde partie, à mettre fin à toute forme de jeu pour livrer une étude chirurgicale des répercussions de cette liaison défendue. Et c’est sans doute là que le film se fait le plus troublant : aux questions morales, Breillat renvoie l’indécence avec laquelle les êtres traitent leurs désirs. L’obscénité se déplace, quitte la stricte individualité pour gagner l’échelle du couple, de la famille et, symboliquement, de tout ce que cette maison bourgeoise abrite.

Escamotant le feu pour la glace, Catherine Breillat surprend de bout en bout. On pense inévitablement au Théorème de Pasolini, pour ce que la jeunesse révèle d’eux-mêmes aux adultes par le sexe (l’aspect mystique en moins), mais également à Elle de Verhoven pour la duplicité mordante des personnages qui incarnent le pouvoir et le contrôle. Portée par une liberté inouïe, Breillat n’a que faire du malaise, va chercher où la véritable perversité se loge. Si la sexualité est une construction, elle n’échappe pas au mensonge d’une société viciée par essence. Chaussant les Dirty Boots des riffs endiablés de Sonic Youth, L’Été dernier est une charge violente contre tout ordre moral établi.