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MIRACLE

(Stebuklas) Écrit et réalisé par Egle VERTELYTE - Lituanie 2017 1h32mn VOSTF - avec Egle Mikulionyte, Vyto Ruginis, Andrius Bialobzeskis, Daniel Olbrychski...

(ATTENTION ! Cette page est une archive !)

MIRACLEPardonnez votre serviteur de commencer par une petite anecdote personnelle. Il se trouve qu'au début des années 90, période à laquelle se situe l'action du film qui nous intéresse, je fus entraîné par un camarade d'origine lituanienne à profiter de la récente indépendance du pays pour aller rendre visite à de la famille qu'il n'avait jamais rencontrée du temps de la domination soviétique. En petits cinéphiles un peu bornés, on n'avait de ce pays méconnu qu'une image cinématographique, celle que nous avait transmise le premier film de Sharunas Bartas, Trois jours. Sharunas Bartas, seul cinéaste un peu connu de ce petit état balte aussi indéfinissable que les pays imaginaires des albums de Tintin, Bordurie ou Syldavie. À en juger par le film de Bartas, certes splendide mais pour le moins mélancolique (flagrant euphémisme), on s'apprêtait à ne pas se marrer en Lituanie, pays représenté comme perpétuellement envahi par le brouillard et propice aux dépressions sévères. Eh bien en fait, alors que la Russie s'effondrait dans le système corrompu du fantoche alcoolique Eltsine, on découvrit un pays certes en pleine transition économique difficile mais habité par un peuple qui pratiquait avec un talent consommé l'autodérision et dont l'univers ressemblait à s'y méprendre à celui que l'on pouvait voir dans les films du voisin Aki Kaurismaki…

Tout ça pour vous situer l'impression assez unique que fait naître Miracle – titre qui relève évidemment de l'antiphrase –, premier film de la jeune réalisatrice Egle Vertelyte, qui n'a connu qu'enfant cette période et qui pourtant réalise une fable tragi-comique et satirico-cruelle qui évoque justement le cinéma de notre cher Aki Kaurismaki.
Au cœur de l'intrigue, qui se déroule donc en 1992, au moment de l’avènement de la Lituanie indépendante, Irena, une femme entre deux âges, affublée d'un mari sans doute aimant mais surtout alcoolisé, qui s'est consacrée corps et âme à la gestion rigoureuse de la ferme porcine locale constituée en coopérative ouvrière, principale activité économique du coin. Mais son poste lui a attiré des inimitiés et des jalousies, et une soif de changement aussi velléitaire qu'illusoire souffle sur le village. C'est à ce moment qu'arrive, au volant d'une Cadillac incongrue en ces contrées, Bernardas, un Américain d'origine lituanienne qui dit vouloir racheter par piété familiale (ses parents auraient vécu sur ces terres avant d'en être chassés) la ferme porcine et en profiter pour la moderniser. On va vite subodorer que les intentions de l'homme providentiel ne sont peut-être pas aussi nobles qu'il veut bien le dire, ce qui n'empêche nullement ses billets verts de séduire la population au détriment d'Irena… Ce personnage féminin extrêmement attachant est pour beaucoup dans la comparaison qu'on peut faire entre ce film et ceux de Kaurismaki : l'actrice Egle Mikulionyte nous fait forcément penser à Kati Outinen, l'égérie du cinéaste finlandais. Toutes deux incarnent magnifiquement ces femmes effacées, qui ont longtemps subi leur vie et qui se transforment en héroïnes du quotidien, aussi atypiques que déterminées. On notera par ailleurs et de manière plus anecdotique l'étonnante ressemblance entre le personnage de Bernardas et l'abominable Donald Trump : même stature envahissante, même bagout démagogique insupportable, même options capillaires discutables…

Mais la force de Miracle tient aussi à la force de la fable politique qu'il propose, à la pertinence de son regard sur les mirages illusoires du capitalisme. La mise en scène est extrêmement tenue : cadre précis en format 4/3, couleurs atténuées qui font de quelques scènes de véritables tableaux à la Brueghel : on pense aux files d'attente à la banque ou à l'épicerie, aux séquences dans la porcherie. Maîtrise remarquable pour un premier film !