Communiqué de l'association ISF

Les CitronniersL'association ISF (Indépendants, Solidaires et Fédérés) se réjouit de la formidable réflexion qui traverse actuellement tous les secteurs du cinéma. Elle se félicite de la publication des rapports Ferran / Club des Treize et Perrot / Leclerc et souhaite apporter son grain de sel aux pistes ouvertes par ces deux chantiers de réflexion, dont nous avons pu constater, en nous référant à nos pratiques de longue date de l’exploitation, qu’ils pourraient bien suggérer un début de sortie de crise. La production n’a jamais été aussi dense et variée, les auteurs formidables et multiples, les productions étrangères nous arrivent de tous côtés… mais les films, quand ils trouvent une place sur les écrans, ont une vie trop brève, l’ensemble des exploitants exigent les mêmes exclusivités et, un titre chassant l’autre, le public a à peine eu le temps d’entendre parler d’un film qu’il n’est plus programmé nulle part. Il est d’autant plus urgent de se poser le problème que l’arrivée du numérique peut encore renforcer l’uniformisation en cours : il faudra être bien vertueux ou bien amoureux du cinéma pour refuser la facilité d’avoir comme tout le monde les Ch’tis, Disco ou Astérix en sortie nationale et les films les moins médiatisés auront encore moins de place qu’ils n’en ont à ce jour.
Les deux rapports nous semblent ouvrir une fenêtre vers des perspectives susceptibles de renforcer la création et la diversité culturelle. Ils rejoignent la réflexion que nous menons depuis de nombreuses années et qui nous a conduit à créer une association pour concerter nos méthodes de travail dont nous nous réjouissons de voir qu’elles vont dans le sens des préoccupations générales. À notre sens, la question fondamentale est d’abord celle de la raison d’être de nos salles : quel sens donnons nous à notre action ? Sommes-nous de simples relais passifs du marché tributaires des décisions des grands groupes ? Ou pouvons-nous encore avoir une influence active sur le fonctionnement des films, sur leur durée de vie, sur la rencontre des auteurs avec un public sans cesse élargi, sur la découverte du cinéma par de nouveaux publics ? L’exploitation cinématographique peut-elle être encore un métier inventif ? Voilà  ce que nous inspire la lecture de ces rapports :


La graine et le muletART ET ESSAI

La notion d’Art et Essai a été inventée il y a une cinquantaine d’années par une poignée de salles qui avaient pour caractéristique de défendre des auteurs non reconnus par l’industrie, devenant ainsi le lieu du renouvellement du cinéma. Avec le temps, cette notion s’est diluée sous la pression de l’évolution du marché et peut-être est-il primordial de lui redonner force et vigueur. Les incitations les plus diverses ne manquent pas, mais, comme le reste, elles ont, avec le temps, été peu à peu détournées de leur sens, aboutissant à des effets pervers qui ne plaident plus dans le sens de la diversité culturelle. Il apparaît aujourd’hui indispensable de resserrer les critères d’attribution. Agir sur le classement Art et Essai, pour renforcer l’Art et Essai.

  • Distinguer la notion de salle de proximité et celle de salle d’Art et Essai. Une bonne partie des salles classées actuellement tirent l’essentiel de leurs ressources de films porteurs (Ch’tis, Astérix, Disco….) et le fait de consacrer quelques séances à des films art et essai (le plus souvent dans le cadre d’une circulation de copies décidée par un programmateur éloigné de la salle) suffit à obtenir le label. Situées dans des zones peu peuplées, ces salles-là permettent l’accès au cinéma à des populations qui sans cela en seraient privées. On les appelle aussi « salles de proximité » et néanmoins on leur attribue le label « Art et Essai » en reconnaissance des difficultés rencontrées. Continuer à soutenir les salles de Proximité est indispensable, mais les distinguer d’un label différent permettrait une plus grande exigence vis-à-vis des salles Art Essai. Les commissions de classement elles-mêmes, concentrant leur travail sur un moins grand nombre de dossiers, pourraient parvenir à un meilleur travail d’observation et d’accompagnement.
  • Redéfinir des critères de classement Art et Essai plus rigoureux allant dans le sens d’une valorisation de toute tentative propre à favoriser renouvellement du cinéma et maintien des films à l’affiche sur la durée, pour redonner ses titres de noblesse au travail de continuation et de reprise.
  • Modifier le questionnaire de demande de classement des salles : que chaque salle choisisse une vingtaine de titres emblématiques de sa politique et donne pour eux : indication de la date de sortie nationale du film, nombre de copies tirées, date de programmation, durée d’exploitation et total des spectateurs par films. Que ces indications soient disponibles pour tous les membres des commissions de classement.
  • Porter davantage attention au travail réalisé avec les scolaires hors des « dispositifs nationaux ».
  • Porter davantage attention aux animations gages d’une bonne intégration dans le tissus associatif local : c’est à l’occasion de ces collaborations que peut se forger la rencontre de spectateurs nouveaux avec le cinéma.
  • Qu’il soit possible pour une personne contestant la décision d’une commission d’être entendue par une commission de « ré-examen » restreinte et de plaider sa cause.
  • Demander aux structures subventionnées plus de clarté dans les réponses concernant les données financières (subventions directes et indirectes, confiseries, pub, festivals).
  • Revoir la composition des commissions dans le sens d’une plus grande ouverture et d’une plus grande diversité. Eviter le « cumul des mandats » afin d’éviter le « verrouillage » des décisions au profits d’une seule tendance. Qu’il cesse d’être possible de participer à plus de deux commissions.
  • Ouvrir davantage les commissions à des « personnalités qualifiées » (réalisateurs, distributeurs, autres…) n’ayant pas d’intérêts directs aux décisions des commissions.
  • Prendre en compte toute programmation « alternative » se faisant en marge du système traditionnel : films sans visa, vidéo-projections, documentaires… qui participent de l’animation des salles et créent un vrai lien avec les spectateurs et renforçent l’identité des salles.
  • En règle générale, il serait souhaitable que toutes les démarches volontaristes prises localement par une salle fassent l’objet d’une observation particulière afin de repérer les initiatives transposables pour d’autres.

De la nécessité d’établir un CAHIER DES CHARGES :


Nés en 68L’idée d’un cahier des charges établi avec les salles recevant des subventions autres que celles qui sont liées au Fond de Soutien ou au CNC est certes indispensable. Mais nous pensons que ce cahier des charges pourrait également être étendu, sur la base du volontariat, à des salles privées non dépendantes des pouvoirs publics, qui bénéficieraient ainsi d’une reconnaissance particulière. Ces salles dites « salles d’observation » pourraient faire l’objet d’un travail d’analyse constant, devenant ainsi de véritables laboratoires d’expérimentation de l’exploitation cinématographique susceptibles d’interroger les « idées reçues ». Ces salles, engagées dans un travail de résistance à la pression du marché, bénéficieraient d’un accompagnement particulier et s’engageraient à fonctionner « à livre ouvert » afin de mesurer en temps réel, les effets des explorations diverses et des mesures préconisées par le rapport Perrot/Leclerc. Pistes pour un Cahier des Charges :

Afin de lutter contre la « stratégie de saturation » des écrans : les salles s’engageraient à ne pas programmer en sortie nationale des films dont la sortie est programmée sur plus de 300 ou 400  copies (chiffre à déterminer). Si le film est de qualité, la salle peut le reprendre en continuation ou en reprise sans que cela provoque de « tirage » de copie supplémentaire, allégeant ainsi les frais des distributeurs. Le film ainsi « repris » sans aucune obligation de nombre de séances laisserait de la place pour le maintien sur la durée des films plus « fragiles ».

Dans ce sens, la multiprogrammation est un atout pour les films et permet de les programmer dans la durée à condition de la pratiquer sous certaines conditions. Chaque film doit être traité de façon particulière mais à partir de la forme et du fond, il est possible avec un peu d’expérience et de réflexion de déterminer sans grand risque d’erreur les horaires les plus judicieux pour son exploitation. La programmation sur une longue durée permettant, quoi qu’il en soit, de rattraper une faute d’appréciation.

Engagement sur le travail d’information: les effets de la médiatisation parisienne s’estompant très rapidement, la durée d’exposition des films est indissociable d’un travail d’information continu. La publication locale d’un journal périodique d’opinion cinématographique personnalisé, édité en grand nombre selon l’importance de la ville, est de nature à maintenir en mémoire l’existence d’un film pendant tout la durée de son exploitation.

L’information réalisée par chaque salle étant la condition indispensable de sa survie et du bon fonctionnement des films, il ne serait pas inutile de créer un groupe de réflexion à partir des divers programmes existants pour en trouver la meilleure économie et la meilleure efficacité.

Engagement sur une politique du prix des places : choisir de pratiquer un prix des places plus bas que la moyenne ne relève pas d’une volonté de « dumping » mais d’une stratégie : celle d’entraîner un public au moyens modestes vers les films les moins médiatisés, tout en favorisant une fréquentation assidue  qui permette à la salle de trouver un équilibre financier sans qu’il soit nécessaire de la subventionner ou de concurrencer les autres salles sur les films les plus porteurs. Une stratégie dont il ne faut pas qu’elle soit prétexte à la vente de produits annexes qui viendraient polluer un engagement culturel. La salle faisant le choix d’un prix des places moins élevé acceptera, afin de ne pas pénaliser les distributeurs très fragilisés, un pourcentage sur la durée légèrement supérieur à celui habituellement pratiqué (Taux de 50% sur une durée plus longue et une dégressivité moins rapide). Le distributeur trouvant également son avantage par un maintien des films sur la durée : mieux vaut 40 % de recette pour un film programmé 3 trois ou quatre mois à un prix modeste que 50 % sur deux semaines de programmation au prix fort. Le pourcentage dégringolant très rapidement pour la plupart des salles, on comprendra ainsi que l’intérêt financier du distributeur n’est pas lésé par la politique de la salle.

Engagement de ne pas programmer de films publicitaires : les films annonce, auront ainsi plus d’impact auprès des spectateurs.

Engagement de diffuser les films annonce sans demander de contrepartie financière aux distributeurs, contrairement aux salles de circuit qui « rognent » ainsi, par la bande, la part des recettes reversée aux distributeurs, tout en dénonçant les prix plus bas souvent pratiqués par les salles Art et Essai.

Engagement de clarté totale dans le fonctionnement depuis la conception de la salle jusqu’aux financements annexes (mise à disposition des bilans détaillés portant indication des subventions reçues pour tel ou tel festival pour telle activité spécifique, manifestation exceptionnelle…)

Aux salles souscrivant au présent engagement sur un soutien accru à la durée de vie des films, il est important de permettre de bénéficier de temps à autre de l’impulsion donnée par la sortie nationale d’un film porteur : il serait bon que ces salles se voient attribué un quota de films de bon potentiel en fonction de la ville et du nombre d’établissements concurrents. Ce quota étant limité, l’exploitant devra soigneusement choisir les films sur lesquels il s’engagera  sur la durée et sur le nombre de séances sans que celui-ci puisse excéder 3 à 4 séances par jour afin de laisser de la place aux films en continuation.

Le suivi et la transmission des données représentant un travail supplémentaire, il serait adjoint chaque année aux salles volontaires, un stagiaire de la Femis chargé  de collecter les informations. Ce travail aurait un rôle de formation extrêmement complémentaire à l’enseignement théorique, qui bénéficierait aux élèves de toute la promotion.

Les « salles d’observation » ainsi définies pourraient servir de terrain d’expérimentation en concertation avec le CNC : Pourquoi ne pas encourager les salles de province à réaliser un travail d’édition. La sortie parisienne des films est extrêmement coûteuse et risquée pour les distributeurs. Inciter l’émergence de sorties locales, en n’interdisant pas l’accès des films à l’aide sélective dès lors que leur distributeur a choisi de commencer par une « tentative » en province, et prendre en compte ces initiatives dans le classement Art et Essai des salles concernées…
Ces « sorties province » présentent le triple avantage d’être un test utile pour la mise en place d’une stratégie plus étendue,  elle peuvent contribuer à renforcer l’image des salles éditrices, être un apport non négligeable de spectateurs et contribuer à la mise sur le marché d’auteurs inconnus en cas de succès. Les régions s’impliquent dans de nombreux films qui ne sortent jamais malgré leurs grandes qualités, notamment des films documentaires. Une « aide sélective » spécifique et minime pourrait être mise en place pour encourager des sorties locales.

Autres supports : il se pourrait, au moins pour les films du milieu et ceux de la marge, que la programmation en salle simultanément avec les autres supports ne soit pas antagoniste mais complémentaire. Les critiques favorables recueillies pour certains documentaires lors de leur passage télé peuvent contribuer au bon fonctionnement du film en salle. Pour les films dont la sortie se fait sur moins de cinq copies : autoriser les distributeurs qui en font la demande de procéder à l’édition DVD simultanément à la sortie salle afin que les films puissent bénéficier de la visibilité que procure la sortie salle tout en allégeant les dépenses des distributeurs.
Programmer un film en séance unique pour assurer la promotion d’un DVD n’est pas pris en compte dans le classement Art et Essai et pourtant : toutes les initiatives permettant d’entretenir le goût et la curiosité des spectateurs pour la diversité nous semble positive pour le cinéma et donc pour les salles.

La position de « salle d’observation » permettrait de mettre en lumière et de stimuler toutes les initiatives susceptibles de renforcer le cinéma, prolongeant et enrichissant le débat actuel d’une façon durable et positive.


Politiques Publiques / Politiques privées : redéfinir les engagements, inventer de nouveaux cadres.


En favorisant l’implantation des multiplexes, ou de salles faites pour une programmation généraliste, les politiques publiques ont fait le choix d’aller (comme dans d’autres domaines) dans le sens du marché et ont contribué à la « normalisation » des programmations aboutissant aux rivalités que l’on sait, à l’élimination des plus fragiles, au détriment des auteurs et de la diversité. Il convient, ici comme ailleurs, d’interroger le sens des politiques publiques. Il se pourrait que ce système arrive au bout de sa logique. Pour préserver un avenir au cinéma, peut-être faudrait-il  inverser d’urgence la tendance et orienter les nouvelles initiatives dans le sens d’une alternative véritable.

En ce qui concerne les salles initiées par les communes : dès la formulation des appels d’offre, les communes affichent les limites de l’action des intervenants et imposent une orientation généraliste de la programmation, tout en limitant l’indépendance et la responsabilité des opérateurs. « Délégation de service public », salles municipales, salles associatives… Peut-être faut-il se demander s’il n’existe pas d’autres type de rapports à explorer qui seraient générateurs d’un meilleur dynamisme, imaginer un autre type de contrats entre « privé » et « public », valoriser la notion « d’entreprise culturelle » et redonner un sens fort à la profession d’exploitant. Peut-être faut-il préférer « l’autonomie accompagnée » plutôt qu’une dépendance stérilisatrice.

Plutôt que la fragile formule associative, s’orienter vers les SCOP ou SCIC pour permettre d’inscrire dans la durée une stratégie de programmation et d’animation forte. Un véritable projet culturel se définit dès sa configuration initiale : au-delà de quatre à cinq salles d’un total de 600 fauteuils (selon le lieu d’implantation), il y a tout lieu de s’interroger sur la vocation véritable d’un projet public et plus encore si une ou deux salles dépassent 200 fauteuils. Peut-être faut-il s’interroger sur la nécessité de continuer à favoriser l’implantation de mini-multiplexes accélérateurs de normalisation.

Stimuler la création de petites entités peu coûteuses et autonomes, à haute qualité environnementale, sans lien juridique avec d’autres, mais prises en main, en toute autonomie, par des personnes responsables et intéressées au fonctionnement du lieu, affichant de par leur structure même des intentions fortes en faveur de la diversité culturelle…

Certaines communes ont essayé d’explorer des stratégies, indolores pour les finances publiques, dont elles semblent satisfaites : ni salles municipales, ni multiplexes… démontrant ainsi que d’autres voies sont possibles.

Il n’y a jamais eu autant d’argent public dans le cinéma : régions, départements et communes s’engagent comme jamais…  Le rapport souligne les difficultés rencontrées pour avoir une lisibilité sur le montant et la gestion des moyens décidés en région. Une centralisation des informations par le CNC nous semble nécessaire ainsi qu’une plus grande clarté et une plus grande concertation, de façon à éviter des stratégies d’accaparement qui risquent d’aller à l’encontre de l’intérêt du cinéma et de l’ouverture à la diversité. Cela passe peut-être par une participation d’observateurs extérieurs dégagés des intérêts locaux.

« Pépinières d’entreprises » : la mise en place de nouveaux exploitants qui s’engageraient dans une politique de soutien à une programmation diversifiée pourrait être stimulante pour l’ensemble de la profession. Peut-être serait-il bénéfique d’envisager une sorte de « parrainage » à la création des salles, semblable à ces « pépinières d’entreprises » qui permettent à des nouveaux venus « d’oser » tout en acquérant un « savoir faire »: une des pistes possibles passerait par une mutualisation partielle du fonds de soutien de plusieurs salles souhaitant soutenir un nouveau projet d’utilité collective sans qu’il y ait retour d’intérêt pour les salles accompagnantes (autre que la satisfaction d’ajouter un maillon à la chaîne et de se renforcer ainsi indirectement). Ce système permettrait de faire émerger de nouveaux acteurs motivés en minimisant le risque financier. Cela pourrait présenter une forme de garantie de solidarité et de bonne gestion pour une commune… D’autres pistes sont encore possibles, parfois explorées dans d’autres domaines de l’économie, dans l’agriculture en particulier, jamais dans le cinéma. Les salles dites « d’observation » pourraient se prêter à de telles expérimentations.

Le texte ci-dessus évoque les pistes de réflexion émanant de nos expériences respectives à la lecture du rapport Perrot/Leclerc et du rapport Ferran/Club des Treize. Il est bien entendu qu’il est indéfiniment amendable et perfectible et qu’il est avant tout une description des efforts auxquels nos salles sont prêtes à souscrire pour aller dans le sens d’une meilleure diffusion des films. Peut-être serait-il séant que les circuits eux-mêmes contribuent à la concertation générale en rédigeant leurs propres analyses et propositions.

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